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Si les colibris femelles ressemblent autant aux mâles, c’est pour éviter le harcèlement

Crédits : Irène Mendez Cruz

Régulièrement pourchassées, picorées et même frappées par les mâles alors qu’elles cherchent à siroter du nectar, certaines femelles colibris ont développé une astuce : se vêtir d’un plumage identique à celui de leurs assaillants.

Généralement observée chez les adultes sexuellement matures, l’ornementation est souvent d’expression dimorphe (différentes chez les mâles et les femelles) et est plus apparente pendant la reproduction, soutenant alors un rôle dans la sélection sexuelle. Au cours des cinquante dernières années, la plupart des scientifiques se sont donc appuyés sur cette idée pour expliquer pourquoi tant d’oiseaux mâles ont des traits parfois fantaisistes (pensez aux plumes d’un paon).

Toutefois, de plus en plus de preuves suggèrent que la sélection sociale non sexuelle peut également avoir un rôle dans l’évolution de l’ornementation, en particulier chez les femelles. Autrement dit, ces dernières pourraient développer leur propre ornementation pour des avantages évolutifs n’ayant rien à voir avec la recherche de partenaires mâles. Une étude récente, dirigée par Jay Falk, de l’Université de Washington, et publiée dans Current Biology, décrit un exemple chez les colibris jacobins (Florisuga mellivora).

Certaines femelles ressemblent à des mâles

Les couleurs variables observées chez ces oiseaux interrogent les spécialistes depuis longtemps. Les femelles arborent généralement un plumage vert et noir un peu terne, tandis que les mâles affichent des plumes bleues de couleur très “flashy” au niveau de la tête. Au cours de ses études, le Dr Falk est toutefois tombé sur un article datant de 1950 décrivant déjà plusieurs femelles affichant ces traits typiquement masculins. Pour tenter de comprendre pourquoi certaines femmes jacobines ressemblaient davantage aux mâles, le chercheur s’est rendu au Panama, l’un des repaires les plus accessibles des colibris.

Après avoir suivi plus de 400 oiseaux ayant visité des mangeoires placées autour de la ville et dans une forêt voisine, le Dr Falk et son équipe ont découvert que toutes les femelles juvéniles avaient le même plumage bleu éclatant que les mâles. Puis, au fur et à mesure qu’elles grandissaient, près de 30% d’entre elles maintenaient ce plumage, tandis que les autres se transformaient en adoptant un plumage terne.

Comment expliquer alors que certaines femelles sexuellement matures puissent ainsi changer de plumage, ressemblant ainsi davantage aux mâles ?

colibris
Les jacobins femelles à cou blanc (comme illustré à gauche) ont généralement une tête et un dos vert olive ternes. Toutefois, environ 30% d’entre elles ont la tête et la gorge d’un bleu brillant et ressemblent aux mâles adultes (au centre) ainsi qu’aux jeunes des deux sexes (à droite). Crédits : Jillian Ditner

Moins harcelées, mieux nourries

Au cours de ces travaux, le Dr Falk a voulu voir comment les jacobins mâles réagiraient aux plumages verts et bleus. Pour ce faire, il s’est tourné vers des montures empaillées en plaçant des combinaisons de femelles vertes, de mâles bleus et de femelles bleues sur des mangeoires. Résultat : les mâles ont affiché une nette préférence sexuelle pour les femelles vertes. Si la sélection sexuelle était véritablement en jeu, tous les colibris femelles devraient ainsi normalement développer ce plumage. Le fait qu’une partie importante (près de 30% tout de même) change de couleur laissait donc à penser que d’autres facteurs étaient en jeu.

Dans le cadre d’une autre expérience, le Dr Falk a ensuite surveillé les comportements alimentaires des femelles vertes, des femelles à tête bleue et des mâles à tête bleue à l’aide de balises de suivi implantées. Une analyse menée sur neuf mois impliquant plusieurs dizaines de milliers de visites aux mangeoires a finalement révélé que les femelles à tête bleue visitaient ces mangeoires plus fréquemment et pendant des périodes plus longues que les femelles vertes. Pourquoi ? Parce qu’elles étaient moins harcelées par les mâles.

Ainsi, le fait d’être moins embêtées permettait aux femelles de mieux se nourrir ce qui, d’un point de vue évolutif, est une aubaine pour une espèce qui brûle de l’énergie comme aucune autre.