Avec le recul toujours plus prononcé de la banquise arctique durant la saison chaude, de nouvelles opportunités émergent pour le commerce maritime. Si le potentiel est particulièrement grand pour la route du Nord, de multiples voies commerciales devraient s’ouvrir à mesure que les eaux du bassin continueront à se libérer des glaces.

Des chercheurs de l’Université Brown (États-Unis) ont récemment évalué ce que pourrait être la navigation dans cette région au cours des prochaines décennies. Les résultats montrent que d’ici à 2065, la banquise aurait diminué à tel point qu’une large partie du commerce international s’articulerait par des routes passant par l’océan Arctique. Bien sûr, une telle évolution appellerait un cadre réglementaire fort et dûment établi.

« Il n’y a aucun scénario dans lequel la fonte des glaces dans l’Arctique est une bonne nouvelle », souligne Amanda Lynch, auteure principale de l’étude. « Cependant, la triste réalité est que la glace recule déjà, que ces routes s’ouvrent et que nous devons commencer à réfléchir de manière critique aux implications juridiques, environnementales et géopolitiques ».

Dégel de l’Arctique et commerce maritime : un bouleversement des influences et réglementations en vigueur

Il est à noter que dans ce contexte, l’influence de la Russie sur le commerce maritime du Grand Nord devrait nettement s’affaiblir. En effet, l’article 234 de la convention des Nations unies sur le droit de la mer de 1982 donne aux États côtiers de l’Arctique une capacité à réglementer les voies de navigation. Ainsi, le pays s’est appuyé sur cet article pour exercer un contrôle fort sur la route du Nord, ce qui n’a pas manqué de décourager la plupart des compagnies maritimes dont la décision d’emprunter d’autres routes est à la fois moins coûteuse et plus simple.

Toutefois, le texte précise que ce droit ne tient que si la zone de navigation est prise par les glaces la majorité de l’année. « Les Russes continueront, j’en suis sûr, à invoquer l’article 234 », explique Charles Norchi, coauteur de l’étude. « Néanmoins, ils seront contestés par la communauté internationale, car l’article 234 cessera d’être applicable ». Il ajoute qu’ « avec la fonte des glaces, la navigation quittera les eaux territoriales russes pour rejoindre les eaux internationales. Si cela se produit, la Russie ne pourra pas faire grand-chose, car le résultat dépend du changement climatique et de l’économie du transport maritime ».

commerce maritime

Extension des glaces de mer arctiques en fin d’été, en millions de km² de 1979 à 2021. Crédits : NSIDC.

On le voit, les routes et le commerce maritimes subiront une transformation radicale, et ce, bien avant la fin du siècle, du moins si le réchauffement n’est pas rapidement limité à des niveaux compatibles avec ceux préconisés par l’Accord de Paris sur le climat. Enfin, soulignons un point plutôt positif. Avec le raccourcissement des distances naviguées, la quantité de carbone rejetée dans l’atmosphère par le trafic maritime serait notablement réduite.

Un trafic maritime plus écologique et économique

Les scientifiques ont estimé qu’avec des durées de navigation réduites de quatorze à vingt jours, les compagnies maritimes seraient en mesure de diminuer leurs émissions de gaz à effet de serre de 26 % tout en économisant du temps et de l’argent. Ce triple avantage s’ajoute au fait que les routes arctiques sont structurellement moins rigides que les détroits habituellement empruntés.

« Ces nouvelles routes arctiques potentielles sont une chose utile à considérer quand on se souvient du moment où le navire Ever Given s’est retrouvé coincé dans le canal de Suez, bloquant une importante route maritime pendant plusieurs semaines », souligne l’auteure principale de ces travaux. « Diversifier les routes commerciales, en particulier en envisageant de nouvelles routes qui ne peuvent pas être bloquées, car ce ne sont pas des canaux, donne à l’infrastructure mondiale de transport maritime beaucoup plus de résilience ».

Tandis que les émissions mondiales de carbone se maintiennent à des niveaux historiquement élevés et que le réchauffement global ne semble pas près de ralentir sa course effrénée, la question de la navigation dans l’Arctique est plus que jamais d’actualité, d’autant plus quand on sait la lenteur à décider les procédures et réglementations qui la sous-tendent vu le caractère particulièrement épineux du sujet.

« Signaler dès maintenant ces changements futurs pourrait contribuer à éviter qu’ils ne deviennent une crise devant être résolue rapidement, ce qui ne se passe presque jamais bien », note Amanda Lynch. « La meilleure façon de procéder est certainement d’élaborer des accords internationaux de manière réfléchie et délibérée ».