Illustration de la surface de Titan.

Sur Titan, la NASA vient de découvrir quelque chose qui ne devrait pas exister selon les lois de la chimie

Une expérience menée dans les laboratoires de la NASA a produit un résultat si inattendu qu’il remet en question l’un des principes les plus élémentaires enseignés dans tous les cours de chimie du monde. Sur la surface glacée de Titan, la plus grande lune de Saturne, des molécules réputées totalement incompatibles se mélangent et créent des structures qui défient notre compréhension de la matière. Cette découverte, publiée dans la prestigieuse revue PNAS, pourrait transformer notre vision de la chimie extraterrestre.

La règle d’or que tout chimiste connaît

Depuis des décennies, les étudiants en chimie apprennent une règle simple mais fondamentale : « qui se ressemble s’assemble ». Ce principe explique pourquoi l’huile et l’eau ne se mélangent jamais, formant systématiquement deux couches distinctes dans un verre. Cette séparation découle de la nature même des molécules concernées.

Les molécules polaires, comme l’eau, présentent une répartition inégale des charges électriques. Leur structure crée des zones légèrement positives et d’autres légèrement négatives qui s’attirent mutuellement avec force. À l’inverse, les molécules non polaires comme les huiles ou les hydrocarbures possèdent une répartition parfaitement symétrique de leurs charges. Elles n’interagissent que très faiblement entre elles et ignorent complètement les molécules polaires.

Cette incompatibilité fondamentale structure toute la chimie terrestre. Du moins, c’est ce que nous pensions jusqu’à présent.

Titan : un laboratoire naturel aux conditions extrêmes

Titan fascine les scientifiques depuis des décennies, notamment parce que sa surface présente des similitudes troublantes avec la Terre primitive. Son atmosphère dense contient des niveaux élevés d’azote et de nombreux composés hydrocarbonés simples, principalement du méthane et de l’éthane.

Ces hydrocarbures ne restent pas sagement dans l’atmosphère. Ils circulent dans un véritable système météorologique comparable au cycle de l’eau terrestre, avec des précipitations, des lacs et des rivières. Sauf qu’ici, au lieu de pluie d’eau, ce sont des averses de méthane liquide qui tombent sur un sol gelé à -183°C.

Cette lune saturnienne génère également du cyanure d’hydrogène par des réactions chimiques atmosphériques. Jusqu’à cette nouvelle étude, les chercheurs ignoraient complètement le devenir de cette molécule polaire. Se dépose-t-elle en surface sous forme solide ? Réagit-elle avec son environnement ? Pourrait-elle même jouer un rôle dans l’émergence de molécules prébiotiques ?

Titan
Crédit : NASA-JPL-Space Science Institute
Des chercheurs ont découvert que des molécules présentes sur Titan, lune de Saturne, pourraient enfreindre une règle fondamentale de la chimie qui régit les substances miscibles.

L’expérience qui a tout changé

Pour répondre à ces questions, l’équipe du Jet Propulsion Laboratory de la NASA a entrepris de recréer fidèlement les conditions régnant sur Titan. Les scientifiques ont combiné des mélanges de méthane, d’éthane et de cyanure d’hydrogène à des températures avoisinant les -183°C, reproduisant ainsi l’environnement glacial de cette lune lointaine.

L’analyse spectroscopique – une technique permettant d’identifier les composés chimiques grâce à leur interaction avec différentes longueurs d’onde lumineuses – a alors révélé quelque chose de totalement inattendu. Contrairement à ce que tous les modèles théoriques prédisaient, ces molécules si différentes ne formaient pas de couches séparées. Elles interagissaient au contraire de manière extraordinairement étroite.

Les observations ont montré que les molécules non polaires de méthane et d’éthane s’inséraient littéralement dans les espaces vides de la structure cristalline du cyanure d’hydrogène solide. Ce processus, appelé intercalation, créait un co-cristal hybride contenant simultanément les deux types de molécules normalement incompatibles.

Quand la théorie rencontre l’impossible

Face à ces résultats déconcertants, l’équipe de la NASA s’est associée à des chercheurs de l’Université de technologie Chalmers en Suède. Ensemble, ils ont modélisé informatiquement des centaines de structures cristallines potentielles pour comprendre comment de tels assemblages pouvaient être stables.

Martin Rahm, auteur principal de l’étude et professeur associé à Chalmers, explique que leurs calculs ont non seulement confirmé la stabilité de ces mélanges improbables dans les conditions de Titan, mais ont également prédit avec précision leurs signatures spectrales lumineuses. La théorie et l’expérience concordaient parfaitement.

Leur analyse suggère que les températures extrêmement basses amplifient de manière surprenante la force des interactions intermoléculaires dans le cyanure d’hydrogène solide. Cette amplification permettrait de surmonter l’incompatibilité naturelle entre molécules polaires et non polaires, autorisant ainsi leur coexistence stable.

Des implications qui dépassent Titan

Cette découverte remet fondamentalement en question notre compréhension de ce qui est chimiquement possible. Si des structures considérées comme impossibles peuvent exister sur Titan, où ailleurs dans le système solaire pourrions-nous trouver des assemblages moléculaires tout aussi exotiques ?

Athena Coustenis, planétologue à l’Observatoire de Paris-Meudon, voit déjà plus loin. Elle suggère d’étendre cette approche à d’autres molécules probablement produites par l’atmosphère de Titan, notamment le cyanoacétylène, l’acétylène ou l’isocyanure d’hydrogène. Chacune pourrait potentiellement former des co-cristaux similaires avec des implications pour la chimie prébiotique.

La mission Dragonfly de la NASA, dont l’arrivée sur Titan est prévue pour 2034, offrira l’opportunité de tester directement ces prédictions. Ce drone volant analysera la surface de la lune et pourrait confirmer la présence de ces composés solides hybrides in situ.

Au-delà de la simple curiosité scientifique, comprendre comment la chimie peut s’affranchir de ses règles habituelles dans des conditions extrêmes pourrait éclairer notre compréhension des environnements où la vie aurait pu émerger ailleurs dans l’univers. Titan nous rappelle que les lois de la nature sont parfois plus flexibles que nous ne l’imaginons.

Brice Louvet

Rédigé par Brice Louvet

Brice est un journaliste passionné de sciences. Ses domaines favoris : l'espace et la paléontologie. Il collabore avec Sciencepost depuis près d'une décennie, partageant avec vous les nouvelles découvertes et les dossiers les plus intéressants.