l y a environ 130 000 ans, dans la région correspondant à l’actuelle Belgique, les Néandertaliens ont démontré une ingéniosité remarquable en fabriquant des outils multifonctions à partir des os d’un des prédateurs les plus imposants de leur époque : le lion des cavernes. Cette découverte majeure, issue des fouilles de la grotte de Scladina, apporte un éclairage inédit sur les compétences techniques et cognitives de ces hominidés disparus, témoignant d’une maîtrise avancée de la transformation osseuse bien avant l’émergence de l’Homo sapiens.
Une découverte unique au cœur de la grotte de Scladina
La grotte de Scladina, célèbre pour avoir abrité les restes remarquablement bien conservés d’un enfant néandertalien, livre aujourd’hui un nouveau secret. Une équipe de chercheurs a mis au jour plusieurs outils façonnés à partir des os longs d’un lion des cavernes adulte. Plus précisément, ces ossements ont été transformés en « retouchoirs », des instruments utilisés pour affiner le tranchant d’autres outils de pierre ou d’os.
Ce qui rend cette découverte particulièrement marquante, c’est qu’elle constitue la première preuve connue d’outils fabriqués à partir d’os de lion des cavernes, un fait sans précédent dans les archives paléolithiques. Jusqu’ici, les rares traces d’interactions entre humains préhistoriques et grands félins se limitaient à des indices de chasse ou à l’utilisation de peaux animales, mais jamais à la fabrication d’outils à partir de leurs os.
Un couteau suisse préhistorique multifonctionnel
Les outils découverts à Scladina ne semblent pas avoir eu une seule fonction. Leur conception et les traces d’usure montrent qu’ils ont été successivement remodelés et réutilisés, indiquant un usage polyvalent. Parmi eux, un spécimen présente une extrémité volontairement biseautée, suggérant qu’il a pu servir de ciseau ou d’outil tranchant précis.
Ce mode de fabrication et d’utilisation traduit une réflexion technique avancée. Plutôt que de produire un outil unique jetable, ces Néandertaliens ont élaboré des instruments durables, capables d’évoluer selon les besoins, à l’image d’un couteau suisse.
Une sélection pragmatique des matériaux : le tibia du lion des cavernes
Les chercheurs ont également remarqué que les os utilisés proviennent spécifiquement du tibia du lion des cavernes. Cette partie de l’anatomie était choisie pour sa taille, sa forme et sa robustesse, offrant une « intégrité structurelle » idéale à la fabrication d’outils durables. Cette sélection délibérée révèle que les Néandertaliens ne faisaient pas simplement usage des restes disponibles, mais qu’ils connaissaient précisément les propriétés mécaniques des matériaux à leur disposition.
Ce choix pragmatique s’inscrit dans une chaîne opératoire bien définie, comparable à celle employée pour d’autres outils osseux issus d’ours des cavernes également retrouvés dans la même grotte. Cette similitude suggère que les Néandertaliens ne portaient pas d’attention particulière aux espèces animales dont ils prélevaient les os, mais privilégiaient avant tout les caractéristiques physiques et la fonctionnalité des matériaux.

Des Néandertaliens loin d’être de simples brutes
L’image traditionnelle du Néandertalien comme un être rudimentaire, principalement centré sur la chasse et la survie brute, est aujourd’hui largement remise en question. Cette découverte s’ajoute à un corpus croissant d’études démontrant leurs capacités techniques et cognitives complexes.
Par exemple, il est rare de trouver des preuves archéologiques montrant des hominidés préhistoriques chassant de grands félins. Jusqu’à présent, les plus anciens cas connus remontaient à environ 300 000 ans en Espagne, attribués à des Homo heidelbergensis. Plus récemment, en Allemagne, des Néandertaliens avaient été identifiés comme ayant confectionné des vêtements à partir de peaux de lion des cavernes, ce qui témoigne déjà d’un rapport complexe aux grands prédateurs.
Mais fabriquer des outils fonctionnels et multifonctions à partir d’os de lion dépasse cette simple interaction. Cela illustre une compréhension approfondie de la matière, une capacité à planifier et à anticiper l’usage futur de ces outils dans la vie quotidienne.
Une innovation technique qui préfigure les technologies futures
L’idée même d’un outil réutilisable, conçu pour être remodelé au fil du temps, démontre un niveau de sophistication rare. Ces Néandertaliens maîtrisaient non seulement la taille de la pierre, mais aussi la transformation des matériaux organiques, explorant les propriétés mécaniques des os et les adaptant à leurs besoins.
Cette flexibilité technique pourrait être considérée comme une prémisse des innovations futures qui ont marqué l’évolution humaine, notamment la fabrication d’outils composites associant différents matériaux pour améliorer leur efficacité.
Une redéfinition du rapport entre Néandertaliens et grands prédateurs
Enfin, cette découverte souligne que les Néandertaliens n’étaient pas seulement des proies potentielles des grands félins, mais aussi des acteurs capables de les dominer, au moins indirectement, en valorisant leurs restes. Cette interaction complexe éclaire la dynamique des écosystèmes paléolithiques et les stratégies d’adaptation de nos ancêtres.
En fabriquant ces outils à partir d’os de lions des cavernes, ils ont non seulement transformé un matériau rare et précieux, mais ont aussi fait preuve d’un pragmatisme remarquable, où la fonctionnalité prime sur toute symbolique ou crainte liée à l’animal.
Les détails de l’étude sont publiés dans Scientific Reports.
