Il y a plus de deux décennies, une équipe de l’Université de Jammu avait découvert le crâne gigantesque d’un éléphant éteint dans la vallée du Cachemire en Inde. Une nouvelle analyse de ce fossile mystérieux pour découvrir l’âge et le contexte évolutif de ce mégaherbivore a permis de conclure qu’il s’agissait d’un Palaeoloxodon. Plus important encore, ce crâne impressionnant éclaire un épisode mal connu de l’histoire évolutive des éléphants.
Un éléphant éteint
« D’après la forme générale du crâne, il est assez évident que l’éléphant appartenait aux Palaeoloxodon, ou éléphants aux défenses droites, parmi les plus grands mammifères terrestres ayant jamais vécu », a déclaré Steven Zhang, co-auteur de l’étude et paléontologue de l’Université d’Helsinki en Finlande. « Ce qui a pourtant intrigué les experts pendant un certain temps, c’est que le fossile du Cachemire ne présente pas une crête épaisse et projetée vers l’avant au sommet du crâne, une caractéristique pourtant typique des autres crânes de Palaeoloxodon trouvés en Inde. »
Les Palaeoloxodon adultes entièrement développés mesuraient près de quatre mètres de haut et pesaient plus de 900 kg, ce qui les rendait légèrement plus petits que les espèces d’éléphants vivant aujourd’hui. Ils ont tout d’abord évolué en Afrique il y a environ un million d’années, une forme africaine précoce qui avait un front étroit et convexe ainsi qu’un sous-développement de la crête crânienne. Les Palaeoloxodon plus récents, connus surtout grâce aux fossiles découverts en Europe et en Inde, présentent quant à eux un front très large et aplati souvent associé à une crête épaisse qui dépasse vers l’avant à partir du toit du crâne.
Des scientifiques perplexes
Depuis la découverte du crâne du Cachemire, la détermination de la position du Palaeoloxodon dans l’arbre évolutif des éléphants et la question de savoir si le développement de la crête sur leur crâne pouvait les différencier ont suscité la controverse parmi les paléontologues. Certaines recherches récentes ont montré que la crête du crâne des Palaeoloxodon devenait plus proéminente avec la maturité développementale et sexuelle. Si les scientifiques pouvaient examiner leurs dents pour déterminer l’âge de l’animal à sa mort, il serait alors possible de comparer les crânes d’individus à des stades similaires de maturité.
« D’après la taille, les dents de sagesse et quelques autres caractéristiques révélatrices du crâne, il est évident que l’animal était un majestueux éléphant mâle dans la fleur de l’âge, mais l’absence d’une crête crânienne bien développée, en particulier par rapport à d’autres crânes de mâles matures d’Europe et d’Inde, nous indique que nous avons ici une espèce différente », estime ainsi Zhang.
L’équipe internationale de scientifiques à l’origine de cette nouvelle étude a remarqué comment les caractéristiques du crâne du Cachemire ressemblaient en réalité plus à un autre trouvé cette fois au Turkménistan et étudié dans les années 1950 qui représente une espèce distincte : Palaeoloxodon turkmenicus. Le crâne turkmène n’a également pas de crête sur le toit du crâne et présente des caractéristiques similaires à une espèce européenne bien connue appelée Palaeoloxodon antiquus (voir ci-dessous). Selon l’équipe, cela a conduit un certain nombre d’experts à suggérer que le spécimen turkmène est un individu divergent de l’espèce européenne Palaeoloxodon antiquus.

« Toutefois, avec le crâne du Cachemire ajouté à l’équation, il devient maintenant évident que les deux spécimens peuvent être théorisés comme représentant une espèce distincte sur laquelle nous savions très peu de choses auparavant avec une large répartition de l’Asie centrale au nord du sous-continent indien », a déclaré dans un communiqué Advait Jukar, co-auteur de l’étude et paléontologue du Musée d’Histoire Naturelle de Floride.
Éclairer le mystère de ce crâne intrigant
Pour examiner le problème de plus près, l’équipe a mesuré la décomposition des protéines dans l’émail des dents du crâne du Palaeoloxodon du Cachemire. Ces restes ont été découverts avec 87 outils en pierre basaltique utilisés par les humains préhistoriques dont on pense qu’ils utilisaient l’éléphant d’une manière ou d’une autre sans qu’il n’y ait aucune preuve tangible de chasse ou de découpe. Or, l’étude de ces outils a également joué un rôle clé ici pour aider les paléontologues à identifier l’espèce.
En mesurant la décomposition des protéines dans l’émail des dents du crâne du Cachemire et en examinant les outils en pierre enterrés à ses côtés, les chercheurs ont conclu que le crâne du Cachemire date de la période du Pléistocène moyen, il y a environ 300 000 à 400 000 ans. Cet âge similaire à celui du crâne turkmène soutient l’idée que les deux représentent une espèce distincte des autres Palaeoloxodon eurasiatiques. Selon l’équipe, avec son front large et plat et seulement la plus légère trace d’une crête crânienne, P. turkmenicus pourrait finalement représenter un chaînon manquant peu connu qui comble une lacune évolutive dans notre compréhension de l’évolution de ces mégaherbivores préhistoriques.
L’article figure dans le Journal of Vertebrate Paleontology (voir ici).
