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Vous ne seriez peut-être pas là si vos ancêtres n’avaient pas emprunté cet ancien passage oublié

Lorsqu’on évoque les grandes migrations préhistoriques, une image revient presque toujours : celle du pont terrestre de Béring, reliant autrefois l’Asie à l’Amérique. Mais des fouilles récentes menées sur la côte ouest de l’Anatolie suggèrent qu’un autre passage, tout aussi décisif, aurait joué un rôle majeur dans l’expansion des premiers humains. Un pont aujourd’hui disparu sous les eaux de la mer Égée.

Une découverte qui bouscule les certitudes

Depuis des décennies, les chercheurs pensaient que l’arrivée de Sapiens en Europe s’était faite essentiellement par deux routes : le couloir levantin au Moyen-Orient, puis les Balkans. Cette vision pourrait bien être remise en question grâce à la mise au jour, dans la région turque d’Ayvalık, de plus de cent artefacts en pierre, répartis sur dix sites archéologiques.

Ces outils – haches à main, couperets et éclats taillés selon la technique dite de Levallois – appartiennent clairement aux traditions technologiques du Paléolithique. Leur présence témoigne d’une occupation humaine ancienne dans une zone longtemps négligée par les archéologues spécialisés dans le Pléistocène. Pour les chercheurs, ces vestiges pourraient marquer la trace d’un itinéraire migratoire inédit, reliant directement l’Asie et l’Europe par un pont terrestre aujourd’hui englouti.

Quand la mer Égée n’était pas une mer

Pour comprendre cette hypothèse, il faut revenir à la dernière période glaciaire, entre 120 000 et 11 500 ans avant notre ère. À cette époque, les calottes de glace accumulaient une part considérable de l’eau de la planète, provoquant une baisse du niveau des mers parfois supérieure à cent mètres.

Le paysage de l’actuelle mer Égée en était radicalement transformé : de nombreuses îles et péninsules étaient reliées entre elles par des terres émergées, formant une continuité géographique entre la côte anatolienne et le continent européen. Ayvalık, aujourd’hui connu pour son archipel d’îles et ses paysages côtiers, n’était alors qu’un maillon d’un vaste corridor terrestre, potentiellement praticable par les groupes humains en quête de nouveaux territoires.

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Vue générale de la région d’Ayvalık, où ont été menées les recherches paléolithiques. C : Kadriye, Göknur et Hande

Des outils comme preuves tangibles

La valeur de cette découverte réside dans la nature même des objets retrouvés. Les outils de type Levallois, caractérisés par leurs éclats aux bords tranchants, sont associés à des traditions de taille qui s’étendent de l’Afrique à l’Eurasie. Leur présence à Ayvalık démontre que la région n’était pas isolée, mais bien intégrée à des réseaux de diffusion culturelle et technologique.

Pour Göknur Karahan, archéologue à l’Université Hacettepe, « tenir ces outils entre nos mains était à la fois émouvant et inspirant ». Au-delà de l’émotion, ces objets constituent des indices matériels qui appellent à revoir la cartographie des premières migrations. Ils suggèrent que les humains n’ont pas seulement suivi un chemin unique vers l’Europe, mais qu’ils ont exploré et exploité des routes alternatives, adaptées aux conditions climatiques et environnementales de leur temps.

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Un biface paléolithique découvert à Ayvalık. © ulut, H., et al., (2025). Journal d’archéologie insulaire et côtière.

Une hypothèse encore à confirmer

Aussi prometteuses soient-elles, ces découvertes ne suffisent pas encore à réécrire l’histoire. Les chercheurs insistent sur la nécessité de datations plus précises, de fouilles stratigraphiques approfondies et de reconstitutions paléoenvironnementales. L’exploration sous-marine, notamment, sera cruciale : si des artefacts similaires sont retrouvés au fond de la mer Égée, l’hypothèse du pont terrestre anatolien gagnera un poids considérable.

Cette prudence n’enlève rien à l’importance de la trouvaille. Elle ouvre une nouvelle piste de recherche dans une région jusqu’ici ignorée par l’archéologie du Paléolithique. En révélant qu’Ayvalık fut peut-être un carrefour entre continents, elle redonne toute sa place à une zone stratégique dans le récit de l’expansion humaine.

Un nouveau chapitre dans l’histoire des origines

Si les prochaines analyses confirment l’existence de ce passage oublié, cela bouleverserait notre compréhension des dynamiques migratoires. L’Homo sapiens ne se serait pas contenté d’emprunter les couloirs les plus évidents, mais aurait exploré de multiples routes, profitant des transformations du paysage liées aux variations climatiques.

Loin de l’image figée d’un unique exode hors d’Afrique, l’histoire se dessinerait alors comme une mosaïque de trajets, d’adaptations et d’innovations. Le « pont terrestre anatolien » deviendrait un symbole de cette complexité : un passage méconnu, mais peut-être décisif, dans l’aventure humaine.

Brice Louvet

Rédigé par Brice Louvet

Brice est un journaliste passionné de sciences. Ses domaines favoris : l'espace et la paléontologie. Il collabore avec Sciencepost depuis près d'une décennie, partageant avec vous les nouvelles découvertes et les dossiers les plus intéressants.