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Un nouvel éclairage sur les dernières heures de l’explorateur polaire Jørgen Brønlund

Crédits : Det Kongelige Bibliotek

En 1906, l’explorateur danois Jørgen Brønlund périt lors d’une expédition dans le Groenland. De cette aventure, il ne reste qu’un journal détaillant les derniers instants de sa vie, affichant une tache noire sous sa signature finale. Des chercheurs l’ont récemment analysée pour déterminer sa composition. Apparemment, l’explorateur essayait désespérément d’allumer un feu.

Le nord-est du Groenland est l’un des environnements les plus hostiles du monde et, en 1906, de nombreuses parties de cette région n’étaient pas encore cartographiées. Aussi, les autorités danoise mirent en place une expédition visant à servir cet objectif. Débarqués en août de la même année, les membres d’équipage se séparèrent alors en plusieurs groupes, avant se diriger vers le nord, guidés par des chiens de traîneau.

Jørgen Brønlund, accompagné du Commandant de l’expédition Ludvig Mylius-Erichsen et de Niels Peter Høeg Hagen, faisait partie de la Sledge Team 1. Leur principale mission : déterminer si le soi-disant Peary Land (découvert par Robert Peary en 1891) était une péninsule – auquel cas il ferait partie du royaume danois – ou bien une île, auquel cas les États-Unis le revendiquerait comme territoire américain. Malheureusement pour eux, rien ne se passa comme prévu.

“Nos perspectives sont vraiment très mauvaises”

Gênés par la fissuration de la glace, Mylius-Erichsen, Brønlund et Høeg Hagen décident en effet de suivre le rivage, ce qui rallonge considérablement le voyage pour atteindre leur destination. Naturellement, ils n’ont pas davantage de provisions pour autant. Ils arrivent finalement dans le fjord non cartographié, mais qui s’avère être une impasse, les forçant à faire marche arrière.

Malheureusement, la fonte des glaces rend alors impossible le retour à Danmarkshavn, leur camp de base. C’est alors que Mylius-Erichsen prend la décision fatidique de se diriger vers l’ouest dans l’espoir d’atteindre Navy Cliff, à la tête du fjord de l’Indépendance. À ce moment-là, le dégel de l’été s’est installé et les conditions de chasse sont mauvaises. Leurs bottes sont également usées à force de marcher sur le sol pierreux.

En bref, comme Brønlund le note dans son journal, leur situation est désastreuse : “pas de nourriture, pas d’équipement à pied, et à plusieurs centaines de kilomètres du navire. Nos perspectives sont vraiment très mauvaises“.

Jørgen Brønlund
De gauche à droite, le commandant de l’expédition Mylius-Erichsen, Niels Peter Høeg Hagen et Jørgen Brønlund. Crédits : Wikipédia

En septembre, ils se voient finalement contraints d’essayer de traverser les eaux gelées du 79-Fjord. Ils ne disposent alors plus que d’un traîneau et de quatre chiens. Høeg Hagen meurt le premier, d’épuisement, le 15 novembre 1907. Mylius-Erichsen s’éteint à son tour dix jours plus tard. Brønlund se retrouve seul, et de graves gelures au niveau des pieds l’empêchent d’aller plus loin. Il se réfugie alors dans une grotte et écrit ses derniers mots.

J’ai péri à 77 ° latitude nord, sous les difficultés du voyage de retour sur les glaces intérieures de novembre. J’ai atteint cet endroit sous une lune décroissante et je ne peux plus continuer à cause de mes pieds gelés et de l’obscurité. Les corps des autres sont au milieu du fjord. Hagen est décédé le 15 novembre, Mylius-Erichsen une dizaine de jours plus tard“.

Le printemps suivant, deux autres membres de l’expédition retrouve le corps de Brønlund et l’enterrent sur place. Son journal, lui, est récupéré. Quant au reste de l’expédition danoise, elle connaît un succès remarquable – quelque 51 rapports seront publiés.

Un dernier feu avant de mourir

Ceci étant dit, le journal de Brønlund (172 pages) est aujourd’hui conservé à la Bibliothèque royale de Copenhague. Sous la signature de l’explorateur se trouvait une étrange tache noire qui, en 1993, a été retirée avec un couteau de poche par un lecteur (pas bien). Heureusement, l’échantillon a pu être récupéré avant d’être transféré vers l’unité des sciences naturelles du Musée national du Danemark. Au cours de ces dernières années, plusieurs analyses ont bien été faites, mais aucune véritable conclusion n’a pu être tirée sur la nature du matériau.

Jørgen Brønlund
La tache noire 3 × 3 mm du journal de Brønlund. Crédits : Kaare Lund Rasmussen / SD

Puis, en 2018, des chercheurs de l’Université du Danemark du Sud ont collaboré avec le Musée national et la Bibliothèque royale pour déterminer définitivement la composition de l’échantillon. L’équipe a prélevé de petits échantillons sur la tache noire pour les analyser avec une instrumentation de pointe (fluorescence X, diffraction des rayons X sur poudre de rayonnement synchrotron, spectroscopie Raman, spectrométrie de masse par chromatographie en phase gazeuse, entre autres méthodes).

Ces travaux ont permis de constater que cette “tâche” était composée de caoutchouc brûlé, d’huile végétale, de graisses de poisson ou d’animaux, de goethite (un minéral commun), de pétrole et d’excréments. D’après les chercheurs, le caoutchouc provenait d’un joint du brûleur à pétrole que Brønlund avait embarqué avec lui, qui a probablement brûlé alors que l’explorateur condamné luttait pour allumer un feu, utilisant tous les matériaux potentiellement inflammables à sa disposition.

L’étude, publiée en novembre, est disponible dans la revue Archaeometry.