Un incroyable « effet papillon » : comment un volcan des tropiques a déclenché la pire pandémie de l’histoire en Europe

Pendant près de sept siècles, l’arrivée de la Peste noire en Europe a été racontée comme une fatalité historique : un fléau né en Asie centrale, transporté par les caravanes et les routes commerciales jusqu’aux ports méditerranéens. Mais une étude récente, publiée dans Communications Earth & Environment, propose un scénario radicalement différent. Selon une équipe de chercheurs allemands et britanniques, ce ne serait pas seulement le commerce, ni même le hasard, qui auraient entraîné la pandémie la plus meurtrière du Moyen Âge, mais une éruption volcanique inconnue survenue au milieu du 14e siècle. Un événement cataclysmique capable de provoquer une réaction en chaîne mêlant climat perturbé, crise agricole et importations massives de céréales infectées. Cette hypothèse, loin de relever de la spéculation, repose sur un faisceau d’indices historiques, paléoclimatiques et environnementaux qui redessinent les contours d’un désastre mondial.

Un volcan oublié au cœur d’un bouleversement climatique

L’existence d’une éruption volcanique majeure autour de l’année 1345 n’a été mise en évidence que récemment, grâce à l’analyse de carottes de glace prélevées aux pôles. Les couches présentant des concentrations similaires de sulfate dans les glaces du Groenland et de l’Antarctique indiquent une origine tropicale, sans qu’il soit possible, pour l’instant, d’identifier précisément le volcan responsable. Ce dépôt massif d’aérosols soufrés aurait formé un écran dans la haute atmosphère, réduisant l’ensoleillement sur plusieurs années.

Les récits médiévaux eux-mêmes évoquent des phénomènes inhabituels : ciel anormalement sombre, hausse de la nébulosité, éclipses lunaires plus faibles qu’à l’accoutumée. Pour les chercheurs, ces témoignages concordent avec les effets connus d’une grande éruption tropicale.

Les anneaux de croissance d’arbres européens confirment également un changement abrupt du climat : étés froids, automnes anormalement humides, sols lessivés, récoltes compromises. De la vigne italienne aux céréales d’Europe centrale, les cultures s’effondrent à un moment où les populations urbaines ne cessent de croître, rendant le continent particulièrement vulnérable.

Une crise agricole invisible qui prépare le terrain

Les conditions climatiques exceptionnelles déclenchent rapidement une série de pénuries alimentaires. En Méditerranée, l’Italie, très dépendante de sa production locale de blé et de vin, voit ses rendements chuter. Face au risque de famine, les cités marchandes – Gênes, Venise ou encore Pise – intensifient leurs échanges avec les régions de la mer Noire, où les céréales sont encore disponibles. Des flottes entières quittent le bassin méditerranéen pour aller chercher des cargaisons vitales dans les ports de Crimée.

Ces mouvements de navires ne constituent pas un détail logistique, mais un changement massif dans les routes et la fréquence du commerce. C’est précisément cette intensification des échanges, provoquée par la crise agricole, qui crée un corridor idéal pour l’arrivée d’un agent pathogène déjà installé dans les réservoirs de rongeurs d’Eurasie.

Selon les chercheurs, c’est au retour de ces grandes expéditions que les ports italiens voient apparaître les premiers cas humains de peste, quelques semaines seulement après le déchargement des céréales. Les puces infestées auraient voyagé dans les sacs de grain, profitant de l’abondance de poussières et de chaleur pour survivre au long trajet maritime.

peste noire
Crédit : Kristina Kokhanova

Une pandémie née d’une confluence exceptionnelle de facteurs

L’étude ne cherche pas à réécrire entièrement l’histoire de la Peste noire, mais à comprendre pourquoi son irruption en Europe se produit précisément en 1347. Les infrastructures de transmission – rongeurs porteurs, insectes vecteurs, échanges marchands – existaient déjà depuis des décennies.

Ce qui change, selon les auteurs, c’est la manière dont la perturbation climatique amplifie les flux commerciaux et fragilise les populations. En combinant données climatiques, chroniques historiques et analyses environnementales, les chercheurs montrent que la pandémie n’est pas seulement le résultat d’un agent pathogène, mais la conséquence d’une chaîne d’événements reliant un volcan inconnu, une crise alimentaire et un système commercial déjà mondialisé.

Cette vision plus nuancée rappelle que les pandémies naissent rarement d’un seul facteur. Elles surgissent à l’intersection du climat, des dynamiques sociales et de la mobilité humaine.

Comprendre comment une éruption lointaine a pu bouleverser la trajectoire démographique de tout un continent permet aussi de mieux anticiper les menaces contemporaines. Dans un monde plus chaud, plus connecté et plus dense, la probabilité que des perturbations climatiques déclenchent de nouvelles crises sanitaires est en hausse.

L’histoire, ici, n’éclaire pas seulement le passé ; elle offre un avertissement utile pour l’avenir.

Brice Louvet

Rédigé par Brice Louvet

Brice est un journaliste passionné de sciences. Ses domaines favoris : l'espace et la paléontologie. Il collabore avec Sciencepost depuis près d'une décennie, partageant avec vous les nouvelles découvertes et les dossiers les plus intéressants.