Image représentative d'un métal solide et liquide.

Un étrange « entre-deux » : une phase de la matière nouvellement découverte brouille la frontière entre solide et liquide

Les manuels scolaires promettent un monde simple : solide, liquide, gaz. Pourtant, la matière réelle ne rentre jamais entièrement dans ces catégories. Une nouvelle étude vient d’en apporter une preuve spectaculaire en révélant une phase hybride, à mi-chemin entre le solide immobile et le liquide en perpétuelle agitation. Une découverte qui interroge nos modèles, ébranle nos certitudes et ouvre des perspectives inattendues pour les technologies fondées sur les métaux.

Un état inattendu aux frontières du solide et du liquide

Depuis des décennies, les physiciens cherchent à comprendre comment les matériaux se transforment lorsqu’ils passent d’un état à un autre. Si l’on sait suivre la fusion ou la solidification à grande échelle, la dynamique intime des atomes lors de ces transitions reste difficile à capturer. Les liquides, en particulier, défient l’observation : leurs atomes bougent trop rapidement et de manière trop désordonnée pour que les scientifiques puissent suivre précisément leur course.

Pour contourner cet obstacle, une équipe européenne a utilisé un microscope électronique de dernière génération, capable d’observer des structures à l’échelle atomique. Leur idée était simple : faire fondre des nanoparticules de métaux — or, platine, palladium — directement sur une feuille de graphène ultra-fine, qui sert de support et de surface chauffante. En enregistrant la danse des atomes au moment où les particules fondent et se restructurent, les chercheurs espéraient capturer les premières étapes de la solidification.

La surprise est venue très vite. Alors que les métaux en fusion devraient se comporter comme un liquide homogène, une partie des atomes restait figée, comme si elle ignorait totalement la chaleur ambiante. Le reste du matériau conservait, lui, une agitation typique d’un liquide. Deux comportements, contradictoires en apparence, coexistaient au sein d’un même échantillon.

Cette situation étrange a conduit les chercheurs à qualifier ce phénomène de “liquide surfondu confiné” : un état où le liquide garde une structure partiellement solide, verrouillée par la proximité du graphène et les contraintes imposées à l’échelle nanométrique.

Comment un liquide peut-il se figer… sans devenir solide ?

L’existence d’atomes immobiles dans un liquide n’est pas seulement déroutante ; elle modifie aussi profondément la manière dont le matériau se solidifie. En temps normal, la cristallisation suit un schéma établi : les atomes s’alignent progressivement, construisant une structure régulière qui forme un cristal. Mais dans ce nouvel état hybride, les atomes figés perturbent cet agencement. Résultat : le matériau peut se solidifier sans former de cristaux, produisant un solide amorphe, instable et hautement réactif.

Ce comportement offre un aperçu rare de ce moment critique où la matière hésite entre ordre et désordre. Mieux encore, les chercheurs ont pu constater que, lorsqu’on perturbe les atomes immobiles, la tension accumulée dans la structure se libère brusquement, permettant au matériau de retrouver une organisation cristalline classique. Ils ont ainsi mis en évidence un mécanisme de “ressaut” énergétique qui n’avait encore jamais été observé directement.

Cette avancée représente une étape symbolique dans le domaine du confinement nanoscopique. Jusqu’à présent, seules les particules légères comme les photons ou les électrons avaient pu être confinées de manière aussi précise. Parvenir à immobiliser des atomes entiers ouvre un champ totalement nouveau : celui où la matière macroscopique peut être directement sculptée et manipulée à l’échelle atomique.

phase liquide solide
Crédit : Khlobystov et al., 2025
Image de la structure hybride. Les atomes métalliques stationnaires sont disposés en anneau bleu autour du métal liquide.

Vers des matériaux plus efficaces et des technologies plus propres

Au-delà de la prouesse expérimentale, cette découverte pourrait transformer la manière dont nous fabriquons et exploitons les métaux dans l’industrie. Les états hybrides comme le liquide surfondu confiné pourraient permettre de contrôler beaucoup plus finement la structure des matériaux, d’améliorer leur résistance ou leur durabilité, et même de réduire les quantités de métaux rares nécessaires pour certaines technologies.

Les applications évoquées par les chercheurs vont de l’aéronautique à l’électronique, en passant par les technologies de conversion et de stockage de l’énergie. Comprendre comment figer ou libérer certains atomes de manière ciblée pourrait aussi mener à des procédés de fabrication plus économes, capables de produire des matériaux aux propriétés inédites.

Mais cette découverte rapportée dans CS Nano est aussi un rappel : la matière cache encore des comportements inattendus, surtout lorsque l’on zoome jusqu’à l’échelle atomique. L’entre-deux, ce domaine où rien n’est totalement liquide ni totalement solide, pourrait bien devenir l’une des zones les plus fécondes pour les technologies du futur.

Brice Louvet

Rédigé par Brice Louvet

Brice est un journaliste passionné de sciences. Ses domaines favoris : l'espace et la paléontologie. Il collabore avec Sciencepost depuis près d'une décennie, partageant avec vous les nouvelles découvertes et les dossiers les plus intéressants.