Les roboticiens s’échinent à créer des robots toujours plus perfectionnés, toujours plus beaux et toujours plus vraisemblables. À défaut de pouvoir leur offrir un cerveau humain, ils essayent d’en imiter l’apparence et trompent toujours mieux le regard. Prenez la Scarlett Johansson du designer hongkongais Ricky Ma qui a été dévoilée en début avril : très belle au prime abord avec ses jolis yeux et son sourire enjôleur. On se prend d’abord à admirer sa beauté, mais bien vite, sa manière de se tenir et ses mouvements saccadés la trahissent et ses expressions ne trompent personne. Recréer l’apparence humaine est non seulement le fantasme des roboticiens qui rêvent de créer la machine qui sera à l’image de l’Homme, mais aussi un défi de taille plus ou moins facile à relever pour les spécialistes et bien des éléments continuent de leur barrer la route. Mais pourquoi au juste est-ce si difficile de donner une apparence humaine à un robot ?

Le visage

Nadia Thalmann, une chercheuse à la Nanyang Technological University de Singapour a créé un robot compagnon lui ressemblant qui peut discuter, se rappeler des informations et changer d’humeur en fonction de la conversation. Malgré la ressemblance et la complexité de son invention, elle reste formelle : « l’apparence, ce n’est pas très compliqué. Mais quand le robot doit bouger, c’est une autre affaire. » Créer un robot comme celui-ci fut d’abord coûteux (300 000 euros) et chronophage. Il a fallu prendre des moules de son visage et de son corps, mais même si l’enveloppe est réussie, les gestes restent lents.

Nadia Thalmann et son robot, Nadine. Source : Forbes

Elle estime par ailleurs qu’une « enveloppe réaliste implique qu’il y ait une continuité dans les déformations du corps. Il faut que le squelette du robot transmette à la peau l’information de se déformer selon les cas, comme pour changer l’expression du visage. Quand nous éprouvons une émotion, la peau de notre visage se plisse, mais il y a aussi des muscles, des tendons, des ligaments qui entrent en jeu… Les moteurs sont l’équivalent des muscles, mais plus on a de moteurs sur un visage, plus la gestion est compliquée. » Nadine possède seulement 27 moteurs ce qui demande déjà une gestion complexe. Outre les mouvements, un visage humain possède des yeux humides, une peau qui rougit ou change de couleur.

Le corps

Le corps est aussi un challenge. Déjà, la plupart des robots ne peuvent pas se mouvoir, certains commencent à marcher, mais la plupart sont assis ou debout. Si un robot marche, il faut le tenir pour qu’il garde l’équilibre et éviter qu’il ne tombe et ne s’endommage. Chaque partie du corps est compliquée, car il faut mettre au point des choses complexes pour chaque partie et cela prend beaucoup de temps. « Certains chercheurs ne s’intéressent pas du tout à l’apparence, car ils ont déjà tellement de recherche à faire sur le reste ! », rappelle Nadia Thalmann. 

wired

Hiroshi Ishiguro et son robot. Source : Wired.com

Le robot du Japonais Hiroshi Ishiguro partage une ressemblance avec son créateur  que celui-ci cherche à tout prix à cultiver au travers de sa coupe de cheveux ou des vêtements. Or, même si le silicone plastique que le compose peut berner le regard, il n’en va pas de même pour le toucher avec ce membre qui n’a pas la possibilité de bouger. Hiroshi Ishiguro n’a pas hésité a expliquer combien la structure d’une épaule humaine est complexe et permet de réaliser des mouvements dans tous les sens et aucun moteur ne peut égaler la flexibilité d’un tendon.

Des enjeux qui prêtent à discussion

Finalement, peut se demander pourquoi les scientifiques cherchent tant à recréer l’apparence humaine. Pour Nadia Thalmann qui a cherché à créer un robot pour accompagner les gens, son robot est plus attrayant qu’un simple ordinateur ou Siri et l’apparence humaine est primordiale pour son utilité. Pour Hiroshi Ishiguro, « la meilleure interface pour un être humain, c’est un autre être humain ». Mais pour Laurence Devillers qui est professeure à Paris-Sorbonne et chercheuse au Limsi-CNRS et spécialiste des dimensions affectives et sociales de la robotique, malgré la ressemblance que les créateurs cultivent, « il y a toujours quelque chose qui dérange, et cela dépend des gens. Par exemple, le robot HRP-4C que j’avais vu en 2011 au Japon, qui faisait des défilés de mode, avait pour moi des mains trop grandes. »

Selon Hiroshi Ishiguro, « les gens sont toujours effrayés par ce qui est nouveau, par l’inconnu. Mais ils finissent toujours par accepter le robot quand ils discutent avec lui. », Nadia Thalmann se félicite quant à elle du fait que les gens se lient d’amitié avec son robot, mais Laurence Devillers se méfie : « l’homme a toujours voulu réaliser des représentations à son image, il y a une performance technique visée, c’est un défi. Mais je trouve ça extrêmement gênant, et peu éthique, que quelqu’un ne sache pas s’il s’adresse à un robot ou à un être humain. Pour moi, il y a tromperie. » Comme les psychiatres qui se sont intéressés à la question, elle préfère « que l’on voie une partie des rouages, comme ça, il n’y a pas d’ambiguïté ».

Philippe Souères, responsable au sein du laboratoire LAAS-CNRS de l’équipe Gepetto, va plus loin et n’hésite pas à déclarer : « Quel est l’intérêt d’un robot ressemblant ? C’est émotionnel, ça bouleverse. Mais quel problème est résolu avec ça ? Il faut que les gens comprennent que les robots humanoïdes n’ont rien à voir avec l’homme, c’est un outil, une machine, comme un lave-linge ou une voiture ! »

Source : LeMonde