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Faites pousser une forêt en 10 ans dans votre jardin

Crédits : Pexels / Pixabay

Certaines reconversions professionnelles sont pour le moins atypiques. Shubhendu Sharma, ingénieur industriel indien, travaillait à la conception automobile chez Toyota lorsqu’il fit la rencontre d’Akira Miyawaki. Méconnu en occident, ce botaniste japonais avait été engagé pour son savoir-faire en restauration forestière. Très impressionné par l’efficacité de ses méthodes, Shubhendu Sharma décida de monter sa propre société pour les diffuser à son tour. Portait d’une idée qui fait son chemin.

Si le Dr Miyawaki n’est pas très célèbre en Europe, il jouit en revanche d’une réputation exemplaire en Asie comme en Amérique du Sud. Spécialiste de la naturalité des forêts (fonctionnant sans aucun concours de l’Homme), le botaniste aujourd’hui âgé de 85 ans est également vu comme un pionnier de l’écologie rétrospective ; la discipline se base, entre autres, sur l’étude particulière d’un écosystème afin d’en comprendre l’évolution et la dynamique globale.

Le retour des forêts antiques dans le monde entier

Pour Miyawaki, ce champ d’études fut la base de ce qui deviendrait la méthode portant aujourd’hui son nom, et qui a permis au botaniste de planter plus de 40 millions d’arbres à travers 15 pays, touchant tous les marchés : particuliers, institutions et industries diverses font appel à l’homme qui fait pousser des forêts primaires en moins de 30 ans, le tout sur des sols dégradés par l’activité humaine.

La méthode repose en premier lieu sur l’observation préalable du site, pour déterminer la végétation qui s’y adapterait le mieux. Les graines sélectionnées (exclusivement indigènes) sont ensuite mises à germer dans une pépinière, tandis que les sols sont fertilisés en recyclant la biomasse locale comme tapis d’humus. Les pousses ne sont plantées sur site qu’une fois leurs racines parvenues à maturité et disposant d’un microbiome (champignons et bactéries symbiotiques) complet.

La plantation proprement dite s’oppose aux canons en vigueur dans la reforestation : en disposant aléatoirement les graines, le botaniste cherche à reproduire la complexité d’un milieu naturel où opèrent concurrence et associations… favorisant ainsi l’émergence d’un système diversifié et autogéré. La théorie de l’évolution démontrée dans quelques mètres carrés de jungle.

Car il ne s’agit pas de créer des parcs d’agréments. Les forêts obtenues par cette méthode sont extrêmement denses (6 places parking pourraient être occupées par 300 arbres), interdisant à l’homme d’y pénétrer ; elles offrent en revanche un nouveau foyer à de nombreuses espèces animales qui s’y installent spontanément. Un effet secondaire heureux d’une technique à portée autrement plus globale.

Équilibrer l’équation climatique, protéger les terres

L’objectif premier d’une telle méthode est transparent : réduire le plus efficacement possible l’empreinte carbone. Les forêts denses constituent de facto de meilleurs puits de carbone que les sites de reboisement classiques, souvent très clairsemés. La rapidité du processus, et son adaptation à tous les sols, offrent par ailleurs une solution concrète aux entreprises émettrices de carbone qui doivent répondre aux normes environnementales : en implantant la forêt directement sur son site industriel, une entreprise peut ainsi équilibrer elle-même ses émissions sans effort.

Il pourrait y avoir d’autres avantages à voir ces jungles primaires prospérer. Lors d’une interview accordée à Wired en janvier dernier, Miyawaki a affirmé que planter des écosystèmes d’arbres indigènes permettrait de prévenir les catastrophes naturelles mieux qu’aucun rempart construit par l’homme. L’expert japonais s’appuie notamment sur l’état des digues de la côte est du Japon après le séisme de Fukushima en 2011 : celles-ci ont été touchées bien plus sévèrement que certains temples côtiers, seulement protégés par des bois natifs du pays. Le caractère sacré des temples et de leur environnement a permis aux essences indigènes de perdurer malgré la déforestation environnante, ce qui aurait offert une protection inattendue aux bâtiments.

C’est lors d’une plantation pour une usine du constructeur Toyota que le Dr Miyawaki croisera la route de Shubhendu Sharma. Le jeune ingénieur indien plongé dans la conception automobile découvre alors le potentiel de la méthode et en revient changé : »c’est là que je me suis dit : je veux faire ça pour le reste de ma vie. » Une véritable révélation pour l’ingénieur qui a depuis monté sa propre entreprise de reforestation, en s’inspirant des chaînes de production de son ancien employeur.

Nature 2.0

Lors de la conférence TED de mars 2014, Sharma évoque la naissance du concept d’Afforest : « Je voulais en faire plus. J’étais tellement emballé par ces résultats que je voulais construire des forêts comme on construit des voitures, des logiciels ou n’importe quelle activité dominante (…) Mais pour ça, nous devions standardiser le processus de création de forêts. Alors nous avons repris le système de production Toyota, connu pour sa qualité et son efficacité. »
Le système en question repose en grande partie sur du flux tendu afin d’éviter les gaspillages, et peut construire plusieurs modèles sur une seule ligne d’assemblage.

Afforest prévoit par ailleurs la mise en place d’une plateforme open-source, où tout un chacun pourra apprendre la méthodologie ; la start-up indienne propose même d’analyser votre sol à distance en fournissant une sonde « grâce à quoi nous pouvons donner les instructions pas à pas. Nous pouvons aussi surveiller la croissance de la forêt sans être sur site. »

Des forêts construites à la chaîne et gérées par internet, l’image a de quoi faire sourire ou étonner. Toujours est-il que la méthode Miyawaki fait ses preuves et pourrait bénéficier des technologies modernes pour s’ouvrir davantage au Monde.

Au-delà des intentions très louables, il convient en conclusion de s’intéresser à la notion même d’équilibre. La création de puits de carbone vise à réduire les effets néfastes de l’activité humaine sur l’environnement planétaire, mais ces mêmes puits sont, par nature, des émetteurs importants de vapeur d’eau.
Or ce gaz des plus communs est tout simplement le premier gaz à effet de serre, devant le dioxyde de carbone.

Réduire les effets de l’un en augmentant les effets de l’autre pourra sembler, dans ces conditions, être un palliatif hasardeux. L’initiative recèle malgré tout des concepts fascinants dans notre rapport à la nature, et mérite amplement l’attention du public.

Sources : wikipédia, plant technology, Wired, TED, Usine Nouvelle, Afforest