L’image d’Épinal des Romains bâtisseurs de civilisation nous les présente comme des pionniers de l’hygiène urbaine. Leurs aqueducs, leurs thermes et leurs systèmes d’égouts sophistiqués symbolisent une avancée sanitaire majeure dans l’Antiquité. Pourtant, une analyse récente des canalisations du fort de Vindolanda, près du légendaire mur d’Hadrien, révèle un paradoxe troublant : malgré ces infrastructures remarquables, les soldats romains stationnés à cette frontière de l’Empire souffraient massivement de parasites intestinaux dévastateurs. Pire encore, ce sont précisément ces latrines communes et ces égouts qui ont facilité la propagation des infections. L’hygiène romaine tant vantée se révèle être un mythe bien plus complexe qu’on ne le pensait.
Dans les entrailles de l’Empire
Vindolanda occupait une position stratégique à proximité du mur d’Hadrien, cette fortification monumentale construite au début du IIe siècle pour protéger la province de Britannia contre les incursions venues du nord. Le site est célèbre pour ses conditions de conservation exceptionnelles : le sol gorgé d’eau a préservé plus de mille tablettes en bois couvertes d’écriture à l’encre, témoignages précieux de la vie quotidienne des garnisons, ainsi qu’une collection stupéfiante de cinq mille chaussures en cuir.
Mais c’est dans un endroit bien moins glorieux que des chercheurs de Cambridge et Oxford ont fait leur découverte la plus révélatrice : les égouts. Cinquante échantillons de sédiments prélevés le long d’un drain de latrines de neuf mètres, datant du IIIe siècle, ont livré leurs secrets microscopiques après analyse en laboratoire.
Un cocktail parasitaire redoutable
Les résultats sont édifiants. 28% des échantillons contenaient des œufs d’ascaris ou de trichocéphale, deux types de vers intestinaux. Les ascaris peuvent atteindre vingt à trente centimètres de longueur, tandis que les trichures mesurent environ cinq centimètres. Imaginez vivre avec ces créatures se développant dans vos intestins.
Plus inquiétant encore, les chercheurs ont détecté pour la première fois en Grande-Bretagne romaine la présence de Giardia duodenalis, un parasite protozoaire microscopique responsable d’épisodes de diarrhée sévère. Cette découverte a nécessité une technique sophistiquée appelée ELISA, qui utilise des anticorps pour identifier les protéines produites par cet organisme unicellulaire.
Tous ces parasites partagent un mode de transmission commun et peu ragoûtant : la contamination oro-fécale. En termes clairs, ils se propagent lorsque des matières fécales contaminent les aliments, l’eau ou les mains. Un simple manque d’hygiène suffit à transformer un fort en foyer infectieux.

Le prix physique de la vie de garnison
Les conséquences pour les soldats romains stationnés à cette frontière humide et froide de l’Empire étaient loin d’être anodines. Marissa Ledger, qui a dirigé la partie de l’étude menée à Cambridge, souligne que ces trois types de parasites provoquaient malnutrition et diarrhées chroniques chez les légionnaires.
La médecine romaine, bien que relativement avancée pour son époque, restait impuissante face à ces infections. Les médecins militaires connaissaient l’existence des vers intestinaux, mais ne disposaient d’aucun traitement efficace. Les symptômes pouvaient donc persister pendant des semaines, voire des mois, affaiblissant progressivement les hommes censés défendre la frontière impériale.
Les helminthes seuls causaient nausées, crampes abdominales et diarrhées récurrentes. Mais c’est la giardiase qui représentait peut-être la menace la plus aiguë. Piers Mitchell, auteur principal de l’étude, explique que les épidémies estivales de ce parasite, souvent liées à l’eau contaminée, pouvaient infecter simultanément des dizaines de soldats. Non traitée, l’infection entraînait une déshydratation sévère, une fatigue extrême et une perte de poids dramatique pendant plusieurs semaines.

Le paradoxe des infrastructures sanitaires
Voici où réside toute l’ironie de cette découverte : Vindolanda disposait précisément des installations que nous associons au progrès sanitaire. Des latrines communes permettaient une gestion collective des déchets. Un système d’égouts acheminait les effluents vers un ruisseau au nord du site. Tout était en place pour prévenir la contamination.
Et pourtant, ces infrastructures ont échoué dans leur mission fondamentale. Patrik Flammer, qui a analysé des échantillons à Oxford, constate que malgré ces aménagements, les soldats continuaient à se contaminer mutuellement. Les latrines communes, où les hommes s’asseyaient côte à côte pour accomplir leurs besoins, créaient paradoxalement des conditions idéales pour la transmission des parasites oro-fécaux.
Mitchell va plus loin en suggérant que la présence de ces parasites indique des conditions propices à d’autres agents pathogènes intestinaux comme Salmonella et Shigella, ouvrant la porte à des épidémies en cascade.
Une réalité moins glorieuse
Cette étude rejoint des observations similaires faites sur d’autres sites militaires romains en Autriche, aux Pays-Bas et en Écosse. Les sites urbains comme Londres et York présentaient même une diversité parasitaire encore plus large, incluant des ténias transmis par la consommation de poisson et de viande contaminés.
Loin de l’image d’hygiène et de sophistication souvent associée à la Rome antique, la vie quotidienne à la frontière de l’Empire était marquée par des souffrances digestives chroniques qui minaient la santé et l’efficacité militaire des légions. Les infrastructures ne suffisaient pas sans une compréhension des mécanismes de transmission microbienne qui n’émergera que dix-huit siècles plus tard.
