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Pocari, la première boisson sur la Lune

Crédits : LoganArt / Pixabay

Une société japonaise, Otsuka Pharmaceutical, sera bientôt la première à envoyer son produit sur la Lune. Ce produit est une boisson énergétique nommée « Pocari Sweat », créée en 1980 et déjà commercialisée à travers l’Asie. Cependant, si l’entreprise présente le projet comme étant à but scientifique et une inspiration pour les jeunes générations, beaucoup dénoncent un coup de publicité qui dépasse les limites.

Le projet, baptisé « Lunar Dream », devrait être mis en place durant l’été 2016, après avoir été retardé. Il s’agit de remplir une boîte en titane d’un kilo de sachets en poudre de la boisson dans une capsule. Si tout se passe comme prévu, celle-ci devrait ensuite être propulsée sur la Lune, effectuant ainsi un voyage de 380 000 km. La fusée utilisée sera une Falcon 9, de la société américaine SpaceX, qui a notamment déjà lancé avec succès trois missions de ravitaillement vers la Station spatiale internationale. Otsuka affirme avec enthousiasme que « Pocari Sweat » sera la première boisson à l’eau lunaire de l’univers.

UN PROJET À PORTÉE SCIENTIFIQUE

Le projet est né après une découverte majeure : il y a de l’eau sur la Lune. La première déclaration à ce sujet date de septembre 1998, quand la NASA publie dans le Science Magazine que les résultats des recherches de la Mission « Lunar Prospector » ont détecté de l’hydrogène sur la Lune. Les recherches ont continué, jusqu’à ce qu’en juin 2009, la NASA lance la sonde « Lunar Crater Observation and Sensing Satellite » (LCROSS), dont les résultats excédèrent de loin les attentes des scientifiques : la glace constitue environ 5.6 % des substances contenues à la surface du sol du cratère Cabeus. Il y aurait donc près de 600 millions de tonnes métriques d’eau sur la Lune. Selon Mme Yamazaki, astronaute japonaise, une telle quantité pourrait permettre aux êtres humains de rester sur la Lune durant de longues périodes.

Pour réaliser son programme, Otsuka a recours à l’atterrisseur d’une société américaine basée à Pittsburgh, Astrobotic Technology — une entreprise qui est, assez ironiquement, spécialisée dans le développement de techniques visant à nettoyer l’espace.

Par cette association, la start-up espère remporter la récompense de 20 millions de dollars mise en jeu par Google dans le cadre de la compétition « Lunar X Prize ». Le but est de pouvoir envoyer sur la Lune un dispositif capable de parcourir 500 mètres à sa surface et de transmettre à la Terre des images et vidéos prises sur place. Le coût de ce voyage est estimé à 500 000 dollars.

Otsuka collabore également avec une entreprise de Singapour, Astrocale, pour la conception de la canette en titane. Celle-ci doit en effet être capable de supporter les conditions lunaires pendant au moins trois décennies. Enfin, des PME japonaises se sont associées pour la conception de la capsule.

L’entreprise rappelle, sur le site destiné au projet « Lunar Dream », l’histoire de la conquête spatiale. De l’opposition entre les USA et l’URSS pendant les années 1950 à 1970, au développement du Programme Apollo et, depuis les années 1990, l’arrivée d’autres puissances, telles que la Chine, l’Inde, le Japon, et l’Europe, vers la Lune, les astéroïdes et Mars. Pour Otsuka, il s’agit de célébrer l’entrée en jeu d’un type nouveau de participants dans le grand jeu de la conquête de l’espace : les entreprises privées. La Loi Fondamentale de l’Espace de 2008 au Japon déclare d’ailleurs que le gouvernement national soutiendra les programmes de développement spatial du secteur privé afin de promouvoir l’industrie spatiale et d’encourager la compétitivité à l’échelle internationale.

À en croire Shinichi Nakasuka, professeur d’astronautique à l’Université de Tokyo, la machine est déjà en marche : « Aujourd’hui, certaines riches personnes ont déjà effectué des voyages jusqu’à la Station spatiale internationale pour une semaine, pour plusieurs milliards de yens. Il faudra peut-être moins de 30 ans pour que ces personnes choisissent la Lune comme destination pour leurs voyages exotiques, et d’ici 30 ans, on voyagera vers la Lune aussi facilement qu’on voyage outre-mer aujourd’hui. Il y aura des usines et des observatoires sur la Lune, qui accéléreront le développement spatial. Vous pourrez être envoyé de la Terre à une usine sur la Lune pour construire un vaisseau spatial pour aller sur Mars. Même si cela va nécessiter davantage de recherches sur l’eau présente sur la Lune, ce n’est pas de la science-fiction. »

AVEC POUR BUT D’INSPIRER LES PLUS JEUNES

La canette contiendrait également des disques d’argent sur lesquels seraient gravés des messages — ou « rêves », selon la compagnie, envoyés via smartphone. L’idée est d’inspirer les enfants à devenir astronautes, et ceux qui soumettent leur rêve recevront une bague pour ouvrir une canette, tandis que 10 seront gardés au siège de l’entreprise.

À en croire M. Shinichi Asami, du département Production d’Otsuka, lors de sa déclaration à la présentation presse le 11 juin 2014, une constatation a donné naissance à ce projet : celle que la plupart des adolescents japonais seraient incapables de répondre à la question « Quel est ton rêve pour le futur ? ». Tandis que leurs pairs asiatiques, eux, répondraient immédiatement à la même question : ils voudraient être instituteurs, officiers de police, etc. « J’ai peur que les enfants japonais aient oublié d’avoir des rêves. J’ai donc voulu mettre en place ce projet, qui j’espère insufflera des rêves à bien plus de gens pour leur futur. »Encourageant les enfants à poursuivre leurs rêves lors d’une conférence de presse, il ajoute que « Quand vous êtes déprimés, vous pouvez regarder la Lune. J’espère que les messages que vous avez envoyés à la Lune vous donneront à nouveau l’énergie de tout faire pour réaliser vos rêves. »

LA CONQUÊTE DE L’ESPACE PAR LA PUBLICITÉ N’EST PAS NOUVELLE

Si l’idée d’Otsuka est bel et bien visionnaire, la société n’est pas la première à chercher à s’approprier l’espace à des fins publicitaires. En effet, la boisson en poudre Tang à l’orange avait accompagné les astronautes lors des missions « Apollo ». « Pocari Sweat » sera donc la première boisson à toucher la surface de la Lune, mais l’idée n’est pas aussi novatrice qu’elle pourrait le sembler au premier abord.

Autre exemple, celui de « Red Bull Stratos » et Félix Baumgartner : le parachutiste a sauté en chute libre d’une altitude de 39 376 mètres le 14 octobre 2012, sponsorisé lui aussi par une boisson énergisante très connue. Si la marque a mis en avant l’idée que cet exploit pourrait fournir de précieuses informations scientifiques et médicales, il semble que le bénéfice soit surtout publicitaire.

UN PROJET NÉANMOINS CONTROVERSÉ

« Lunar Dream » n’est pas du goût de tous, d’une part en raison de la pollution spatiale que le projet causera, d’autre part à cause de son aspect ouvertement commercial, et on pourrait même s’étonner qu’il soit légal.

Un précédent, celui de 1993 impliquant la compagnie Space Marketing Inc., a conduit à la création d’une loi. L’entreprise entendait mettre en orbite basse un gigantesque panneau d’un kilomètre carré qui serait visible de la Terre. L’idée a, déjà à l’époque, suscité de nombreuses critiques et poussé le gouvernement américain à interdire la publicité dans l’espace. Il n’interdira finalement que la publicité jugée trop voyante. La loi autorise donc la présence des logos de sponsors sur les fusées ou les combinaisons des astronautes. De même, elle autorise la promotion de produits au cours des missions spatiales.

Il y a très peu de lois internationales sur le sujet. Le Traité de l’Espace adopté par les Nations Unies en 1967, déclare que la Lune est la propriété de l’humanité, et interdit qu’un pays en revendique la souveraineté. Puis, en 1984, le Traité sur la Lune exige de rendre compte des explorations et interdit la possession des ressources naturelles, bien que 13 pays seulement l’aient ratifié. De fait, la plupart des pays qui promeuvent activement le développement spatial, dont les États-Unis, la Russie, la Chine, l’Inde et le Japon, ne l’ont pas ratifié, de peur que cela ne réduise leurs activités de développement. Les règles concernant l’usage des ressources de la Lune n’ont donc pas encore été réellement clarifiées – ce qui risque de changer, au regard de ce nouveau et ambitieux projet.

Le projet « Lunar Dream » d’Otsuka Pharmaceutical s’ajoute ainsi à la liste des publicités osées d’entreprises pour qui le cosmos est le nouvel espace à s’approprier. Si les objectifs officiels sont la recherche scientifique et une nouvelle source d’inspiration pour les jeunes Japonais, il est indéniable que les profits entraînés par le projet pour cette compagnie privée en font grimacer plus d’un. Si tel n’est pas votre cas, vous pouvez toujours envoyer votre message vers la Lune.

Par  sur Le Journal International, partenaire de SciencePost

  • Crédits photo : Otsuka Pharmaceutical