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Comment le Pacifique tropical ralentit la fonte du Groenland depuis 2013

Anomalies de température sur la période 2012-2020 par rapport aux dix années précédentes. Crédits : NASA / GISS.

Les travaux d’une équipe de chercheurs de l’Université d’Hokkaido (Japon) ont mis en exergue les causes du réchauffement moindre et du ralentissement de la fonte constatés au Groenland depuis les années 2012-2013. Les résultats ont récemment été publiés dans la revue Communications Earth & Environment.

Le rythme de fonte et d’élévation des températures au-dessus de la calotte du Groenland a quelque peu ralenti en été au cours de la dernière décennie. La raison immédiate tient à la présence récurrente d’une circulation dépressionnaire propice à un temps nuageux et anormalement frais.

Les décennies se suivent, mais ne se ressemblent pas

Cette situation contraste nettement avec la décennie précédente où c’est au contraire un régime anticyclonique qui a prévalu, apportant un excès d’ensoleillement et de température à l’origine d’une accélération de la fonte. Cette période défavorable a culminé en 2012 avec un dégel d’une ampleur sans précédent.

De telles fluctuations décennales sont loin d’être inhabituelles. En effet, elles concrétisent la variabilité naturelle du climat qui se superpose au réchauffement plus lent dû aux rejets de gaz à effet de serre par les activités humaines. Dans une étude, des chercheurs ont voulu comprendre plus précisément les facteurs à l’origine de cette fluctuation péri-groenlandaise.

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Situation dans le cas d’un El Niño classique. Les ondes de pression à grande échelle ne peuvent pas se propager aux moyennes et hautes latitudes en raison de la présence de vents d’est (croix en bleu clair). Crédits : Shinji Matsumura & coll. 2021.

« La calotte du Groenland fond à long terme en raison du réchauffement climatique associé aux émissions de gaz à effet de serre, mais le rythme de cette fonte a ralenti au cours de la dernière décennie », explique Shinji Matsumura, auteur principal de l’étude. « Ce ralentissement était un mystère jusqu’à ce que nos recherches montrent qu’il est lié aux changements du phénomène El Niño dans le Pacifique ».

Quand le Pacifique tropical influence la météo au Groenland

Les simulations effectuées par les scientifiques ont révélé que la transition vers des épisodes El Niño de type CP, c’est-à-dire localisés au centre du Pacifique équatorial et non à l’est comme c’est le cas lors des épisodes El Niño classiques, a généré un système d’ondes de pression à grande échelle se propageant vers les moyennes et hautes latitudes. En arrivant dans les parages du Groenland, celui-ci a favorisé depuis 2013 un régime dépressionnaire d’été et donc un temps anormalement frais et nuageux.

On parle de téléconnexion pour désigner ces interactions à distance. Or, jusqu’à présent, les scientifiques avaient du mal à comprendre comment une configuration particulière des températures de surface de la mer dans le Pacifique équatorial pouvait influencer le climat du Groenland en saison chaude. En effet, à cette période de l’année, les vents d’est tropicaux empêchent normalement la mise en place de téléconnexions avec le monde extratropical.

Situation dans le cas d’un El Niño CP. Les anomalies de température se situent en partie en dehors de la zone de vents d’est et les ondes de pression peuvent se propager aux moyennes et hautes latitudes. Il en résulte une circulation dépressionnaire à proximité du Groenland. Crédits : Shinji Matsumura & coll. 2021.

Toutefois, les anomalies de température associées à un El Niño CP s’étendent suffisamment au nord pour échapper à l’influence bloquante des vents d’est et permettent ainsi aux ondes de Rossby, du nom du météorologue suédois Carl-Gustaf Rossby, de diffuser vers les hautes latitudes.

« Ces résultats et le ralentissement du réchauffement estival au Groenland ne remettent pas en cause la gravité du changement climatique ni la nécessité de lutter contre les émissions de gaz à effet de serre », souligne le chercheur. « Nous prévoyons que le réchauffement et la fonte de la calotte glaciaire au Groenland, comme le reste de l’Arctique, s’accéléreront à l’avenir en raison des effets du réchauffement anthropique ».