Comment l’ouragan Maria a rendu ces singes agressifs plus tolérants

singes macaques rhésus île aux singes Cayo Santiago
Crédits : Dr Lauren Brent

En couverture du numéro de juin 2024 du magazine Science, l’on peut observer une colonie de singes groupés à l’ombre au pied d’un arbre avec le titre « Getting closer » (ou « se rassembler » en français). Il faut dire que dans une étude publiée le 20 juin 2024, des chercheurs reviennent sur un évènement particulièrement étonnant. En effet, après une catastrophe naturelle dévastatrice qui aurait pu menacer leur survie, des macaques rhésus ont changé leurs comportements sociaux du tout au tout pour mêler résilience et tolérance. Voici en quoi cet évènement impitoyable a profondément changé la donne pour ces animaux autrefois régis par un fort sens de la hiérarchie et l’agressivité.

L’île aux singes et ses macaques rhésus

Cayo Santiago, également connue comme l’île aux singes, se situe au large de Porto Rico et s’étend sur une quinzaine d’hectares. Elle abrite une colonie de macaques rhésus originaires d’Inde introduits sur place par le Dr Clarence Ray Carpenter dans les années 30 pour des recherches scientifiques. Depuis, cette île, le plus ancien site d’étude en primatologie du monde, est devenue un véritable laboratoire naturel unique où les scientifiques peuvent étudier le comportement, la génétique et l’écologie des macaques. Et alors que ces animaux se comptaient au nombre de 409 à l’époque, les populations ont aujourd’hui plus que quadruplé et prospéré.

Une catastrophe naturelle déchaînée sur Cayo Santiago

Le 20 septembre 2017, tout change. Avec ses vents extrêmement violents, la colère de l’ouragan Maria s’abat sur la zone, emportant au passage plus de 4600 vies humaines dans les Caraïbes. Sur l’île aussi, cette tempête dévastatrice de catégorie 4 laisse des traces. Les installations scientifiques fabriquées sur place, résultats de quatre-vingts ans de recherche et de travail, tombent en ruine.

Surtout, entre les arbres et les feuilles arrachés, la canopée autrefois luxuriante de l’île n’est plus que l’ombre d’elle-même. Avec 63 % de la végétation détruite, l’environnement de vie des macaques rhésus devient invivable. En effet, les arbres apportent de l’ombre. Sans eux, les températures grimpent ainsi de 8 °C en moyenne sur l’île, rendant les conditions difficiles dans ce lieu proche de l’équateur. Et près de sept ans après la catastrophe, la couverture végétale n’est toujours pas au beau fixe, ce qui fait que la chaleur peut grimper jusqu’à 40 °C.

Perte de confort thermique, manque de nourriture, car le centre de primatologie ne pouvait pas intervenir sur place suite à l’ouragan, environnement détruit… Pour faire face à ces nouveaux défis, les singes n’ont alors pas eu d’autre choix que de s’unir. Et les chercheurs ont alors pu étudier des changements fascinants dans le comportement de la colonie.

singes macaques rhésus couverture science
Couverture du magazine Science de juin 2024. Crédits : Science

La résilience par l’unité et la tolérance

Pour les chercheurs, une crise aussi extrême offrait une fenêtre unique pour étudier l’impact de ces évènements climatiques, voués à se multiplier et s’intensifier à cause du changement climatique, sur le monde animal. Grâce à des échantillons de sang, ils ont notamment eu l’opportunité de découvrir que cette catastrophe naturelle avait favorisé le vieillissement prématuré de l’organisme de ces singes de deux ans (soit l’équivalent de six à huit ans en âge humain), faisant alors un parallèle avec ces humains qui subissent des évènements traumatiques tels que la guerre et dont le corps prend un coup (inflammations chroniques fréquentes, maladies cardiovasculaires en hausse et autres troubles généralement associés à l’âge). En revanche, la nouvelle étude révèle un effet encore plus surprenant et inattendu. En effet, l’ouragan a profondément altéré les relations entre les singes.

Le macaque rhésus n’est effectivement pas un cœur tendre. Plutôt agressif et très compétitif de base, il peut se montrer encore plus caractériel en période de reproduction ou lorsque de la nourriture est en jeu. D’ailleurs, chez ces animaux pour qui la hiérarchie est importante, les chercheurs de l’Université d’Exeter et de Pennsylvanie à l’origine de la nouvelle étude publiée dans Science ont pu plusieurs fois observer des singes d’un rang élevé ouvrir la bouche de leurs pairs inférieurs pour y voler sans ménagement la nourriture avant de leur fermer la bouche. Un rang supérieur offrait ainsi la chance de pouvoir manger en premier.

Des changements chez ces singes après Maria

Comme l’explique la Dre Camille Testard qui a participé à l’étude, « nous avons passé en revue dix ans de données sur la force et le nombre de liens sociaux chez ces macaques avant et après l’ouragan. Avant cela, tolérer les autres n’avait pas d’impact sur le risque de mourir. Mais après, ceux qui témoignaient d’une tolérance sociale au-dessus de la moyenne et qui étaient meilleurs lorsqu’il s’agissait de partager l’ombre, avaient 42 % de risques de mourir en moins que ceux qui étaient moins tolérants. » En bref, ils avaient le choix entre partager l’espace ou mourir, les forçant ainsi à tolérer (ou être tolérés) et à se laisser un peu d’espace.

Singes alignés à l'ombre d'un arbre en mars 2022 macaques rhésus île aux singes Cayo Santiago
Des macaques rhésus alignés à l’ombre d’un arbre en mars 2022. Crédits : Dr Lauren Brent

Toutefois, ces changements dans les interactions entre les singes ont aussi déteint sur d’autres aspects que le simple partage de l’ombre dans leur vie quotidienne. D’après les observations des chercheurs, notamment lors des moments de toilettage, l’ouragan a tout simplement changé les règles du jeu dans la société de ces singes. Plus tolérants et amicaux les uns avec les autres, ceux qui se partageaient l’ombre pouvaient ainsi aussi passer du temps ensemble le matin avant que la chaleur ne les oblige à chercher un refuge ombragé. Les individus préalablement isolés avaient aussi noué de nouveaux liens. Et surtout, au lieu de simplement se reposer sur les liens proches qu’ils avaient déjà noués avant la catastrophe, ils avaient aussi plus tendance à devenir amicaux avec des connexions au second degré (soit les amis de leurs amis qu’ils ne connaissaient pas au départ).

« Il ne s’agissait pas toujours d’interactions actives et la tolérance pouvait simplement signifier partager un endroit où s’assoir à l’ombre. Nos amis les plus proches peuvent nous apporter beaucoup de choses. Toutefois, parfois, ce dont on a besoin, c’est simplement un réseau social où tout le monde s’entend suffisamment bien », explique Lauren Brent, une autre chercheuse à l’origine de l’étude. Ces travaux montrent en tout cas que, sans pour autant devenir les meilleurs amis du monde, ces primates ont en tout cas été capables de « répondre activement à un évènement majeur en ajustant la composition de leurs liens sociaux », ajoute la Dre Testard.

Une étude passionnante, mais surtout importante

Ces recherches ne sont pas terminées. Les chercheurs entendent en effet bien continuer à étudier les effets à plus long terme des nouvelles relations formées au cours d’un évènement extrême.

Avec des écosystèmes en changement constant et rapide en lien avec le réchauffement climatique induit par l’homme, cette étude nous permet au moins de découvrir un exemple parmi d’autres de la manière dont des espèces sont prêtes à s’adapter, notamment dans leurs stratégies sociales, pour survivre. De par leur ressemblance génétique et physiologique avec l’humain, les macaques rhésus sont très communément utilisés dans la recherche médicale. Ces nouvelles découvertes pourraient ainsi être transposables chez l’homme et pourraient permettre de découvrir des manières de faire face à ces évènements extrêmes.

Si les chercheurs furent ici agréablement surpris par la capacité d’adaptation des singes pour gagner en résilience, ils soulignent toutefois que d’autres espèces pourraient ne pas avoir la même souplesse, ce qui mettrait leur survie en danger.