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Les statues de l’île de Pâques marchaient vraiment (et 18 personnes suffisaient)

Pendant des décennies, le déplacement des colossales statues moaï de l’île de Pâques a alimenté toutes les théories imaginables, des plus scientifiques aux plus farfelues. Comment un peuple isolé au milieu du Pacifique a-t-il pu transporter ces géants de pierre pesant plusieurs tonnes sur des kilomètres, sans les outils modernes dont nous disposons aujourd’hui ? La réponse vient d’être confirmée par une équipe de chercheurs américains, et elle est aussi élégante qu’inattendue : les statues marchaient littéralement jusqu’à leur destination.

Un mystère vieux de plusieurs siècles

L’île de Pâques, perdue dans l’immensité de l’océan Pacifique, abrite près de mille statues monumentales qui ont défié la compréhension des archéologues depuis leur découverte par les Européens. Ces moaï, taillés dans la roche volcanique, peuvent atteindre plusieurs mètres de hauteur et peser jusqu’à plusieurs dizaines de tonnes. La question de leur transport depuis les carrières jusqu’aux plateformes cérémonielles, parfois distantes de plusieurs kilomètres, est restée longtemps sans réponse satisfaisante.

Les théories se sont multipliées au fil des années. Certains imaginaient des systèmes complexes de rondins de bois sur lesquels les statues auraient glissé en position horizontale. D’autres évoquaient des traîneaux sophistiqués ou même, dans les versions les plus extravagantes, l’intervention de forces surnaturelles. Pourtant, aucune de ces explications ne correspondait réellement aux preuves archéologiques disponibles sur l’île.

La science à l’épreuve du terrain

Carl Lipo, professeur d’anthropologie à l’Université de Binghamton, et Terry Hunt, de l’Université de l’Arizona, ont adopté une approche radicalement différente. Plutôt que de spéculer, ils ont décidé de tester concrètement leurs hypothèses. Après avoir étudié minutieusement près de mille statues, ils ont identifié des caractéristiques de conception récurrentes qui semblaient toutes pointer vers une même solution.

Les moaï présentent une base large en forme de D et une inclinaison prononcée vers l’avant. Ces détails, loin d’être purement esthétiques, constituent en réalité des choix d’ingénierie délibérés. Ils permettent aux statues de se déplacer en position verticale selon un mouvement de bascule latérale, zigzaguant d’un côté à l’autre comme le ferait un réfrigérateur que l’on déplace dans une cuisine.

Pour valider cette théorie, l’équipe a franchi une étape supplémentaire : construire une réplique grandeur nature. Cette statue expérimentale, pesant 4,35 tonnes et reproduisant fidèlement les proportions et l’inclinaison des originaux, allait devenir le banc d’essai ultime de leur hypothèse.

statues île de Pâques
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Ce schéma illustre la technique de « marche », qui consiste à déplacer les moaïs le long des routes aménagées en tirant des cordes latéralement et en maintenant une inclinaison vers l’avant de 5 à 15° par rapport à la verticale. Crédit : Carl Lipo.

Un exploit rendu possible par l’ingéniosité

Les résultats ont dépassé toutes les attentes. Avec seulement dix-huit personnes munies de cordes, l’équipe a réussi à déplacer la réplique sur cent mètres en quarante minutes. Le mouvement s’est avéré étonnamment fluide : une fois la statue mise en déséquilibre, elle bascule naturellement d’un côté puis de l’autre, avançant par petits pas successifs.

Lipo explique que la partie la plus difficile consiste simplement à amorcer le mouvement de bascule. Une fois lancée, la statue devient relativement facile à manœuvrer, au point qu’une seule personne peut la tirer d’un bras. Plus fascinant encore : cette méthode devient d’autant plus efficace que la statue est grande. Les lois de la physique jouent en faveur des moaï monumentaux, ce qui explique pourquoi les Rapa Nui ont pu en créer de dimensions aussi impressionnantes.

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Une équipe de recherche, dont Carl Lipo, archéologue à l’Université de Binghamton, a confirmé, grâce à des modélisations 3D et des expériences de terrain, que les anciens Rapa Nui marchaient sur les emblématiques statues moaï. Crédit : Carl Lipo.

Des routes pensées pour la marche

L’examen du terrain apporte une confirmation supplémentaire à cette théorie. Les anciennes routes de Rapa Nui, larges d’environ quatre mètres et demi, présentent une section concave particulièrement adaptée pour stabiliser des statues en mouvement vertical. Ces chemins se chevauchent parfois, suggérant que les constructeurs les aménageaient au fur et à mesure, adaptant leur tracé aux besoins spécifiques de chaque transport.

Loin d’être de simples voies de passage, ces routes faisaient partie intégrante du processus de déplacement. Les Rapa Nui consacraient probablement autant de temps et d’efforts à leur construction qu’au transport lui-même, démontrant une compréhension approfondie des contraintes techniques impliquées.

Un hommage à l’intelligence humaine

Cette étude bouleverse notre perception des capacités technologiques des peuples anciens. Les Rapa Nui n’avaient pas besoin de dispositifs complexes ou de main-d’œuvre considérable. Ils ont résolu un problème d’ingénierie majeur en exploitant intelligemment les propriétés physiques de leurs créations et les ressources limitées dont ils disposaient.

Pour Lipo, ces travaux rendent justice à un peuple trop souvent dépeint comme victime de son environnement ou prisonnier de croyances irrationnelles. Les habitants de l’île de Pâques étaient des ingénieurs remarquables qui ont accompli un exploit technique monumental. Leur méthode, fondée sur une compréhension intuitive mais précise de la mécanique, pourrait même inspirer des solutions modernes pour déplacer des charges lourdes avec un minimum d’énergie.

Le défi lancé par Lipo à la communauté scientifique est clair : quiconque conteste cette théorie doit désormais apporter des preuves tangibles. Pour l’instant, toutes les observations archéologiques, toutes les expérimentations et tous les modèles physiques convergent vers la même conclusion remarquable. Les statues de l’île de Pâques ont bel et bien marché.

Brice Louvet

Rédigé par Brice Louvet

Brice est un journaliste passionné de sciences. Ses domaines favoris : l'espace et la paléontologie. Il collabore avec Sciencepost depuis près d'une décennie, partageant avec vous les nouvelles découvertes et les dossiers les plus intéressants.