Les scientifiques viennent de reculer la domestication des chats de 7 000 ans (et ce n’est pas l’unique surprise)

Pendant des décennies, les archéologues et généticiens pensaient avoir résolu le mystère de la domestication du chat. Les preuves semblaient solides : des sépultures antiques à Chypre, de l’ADN ancien en Turquie, une chronologie cohérente remontant à 8 000 ou 9 000 ans. Puis Marco de Martino et son équipe ont analysé le génome de 70 chats anciens. Ce qu’ils ont découvert a pulvérisé cette belle certitude. Non seulement la domestication n’a pas eu lieu au Néolithique comme on le croyait, mais elle est survenue des millénaires plus tard. Le chat qui ronronne sur votre canapé descend d’une lignée vieille d’à peine 2 000 ans. Toute l’histoire était fausse.

Quand l’évidence s’effondre face aux génomes

L’ancienne théorie de la domestication féline semblait inattaquable. En 2004, la découverte à Chypre d’une sépulture vieille de 7 500 ans contenant un humain enterré aux côtés d’un chat avait marqué les esprits. Comment un félin aurait-il pu atteindre cette île méditerranéenne s’il n’accompagnait pas les humains ? L’hypothèse de la domestication précoce paraissait logique.

Les analyses d’ADN mitochondrial sur des restes félins vieux de 6 000 ans en Turquie avaient ensuite renforcé cette conviction. Les scientifiques pensaient que les premiers chats domestiques s’étaient répandus d’Anatolie vers l’Europe en suivant les routes des premiers agriculteurs du Néolithique. Le scénario semblait cohérent, documenté, accepté par la communauté scientifique.

Mais voilà le problème : les squelettes des chats domestiques sont anatomiquement identiques à ceux des chats sauvages. Impossible de les distinguer par la seule observation des os. Pour trancher définitivement la question, il fallait aller plus loin et interroger directement l’ADN nucléaire de ces félins préhistoriques.

La surprise qui a tout changé

Marco de Martino, auteur principal de l’étude publiée dans la prestigieuse revue Science, s’attendait à confirmer la théorie dominante. En analysant les spécimens turcs néolithiques, il était convaincu d’étudier les plus anciens génomes de chats domestiques jamais séquencés.

Sa réaction à la découverte des résultats résume parfaitement le choc : « Je me suis complètement trompé« , confie-t-il à IFLScience. Les génomes révélaient une vérité dérangeante. Ces félins n’étaient pas des chats domestiques, mais des chats sauvages européens, une espèce totalement différente de celle qui peuple aujourd’hui nos foyers.

La surprise ne s’arrêtait pas là. En élargissant l’analyse à 70 chats anciens et 17 chats sauvages, un motif troublant émergea : tous les félins de plus de 2 000 ans appartenaient à la lignée des chats sauvages européens. Aucun ne descendait des ancêtres des chats domestiques modernes.

chats
Crédit : Projet ERC-Felix (Département de biologie, Université de Rome Tor Vergata
Deux crânes de chats anciens figurent dans l’ensemble de données de l’étude.

Une coexistence qui n’était pas une domestication

Cette découverte ne signifie pas que les humains du Néolithique ignoraient totalement les chats. Claudio Ottoni, coauteur de l’étude, nuance l’interprétation. Les données archéologiques attestent bien d’une première rencontre entre félins et humains au Levant, et une relation a probablement existé durant le Néolithique.

Mais cette relation relevait du commensalisme, pas de la domestication. Les chats sauvages cohabitaient avec les communautés humaines, profitant des rongeurs attirés par les réserves de grains, sans pour autant être apprivoisés, élevés ou sélectionnés par l’homme. Cette coexistence opportuniste n’a jamais débouché sur la véritable domestication ni sur la dispersion contrôlée de ces animaux.

L’humanité a dû attendre plusieurs millénaires supplémentaires avant que n’apparaissent les premiers véritables chats domestiques, ceux dont descendent directement tous les félins de compagnie actuels.

L’Afrique du Nord entre en scène

Le plus ancien représentant authentiquement domestique identifié par les chercheurs date d’environ 2 200 ans. Et contrairement aux spécimens néolithiques, celui-ci descendait directement des chats sauvages d’Afrique du Nord. C’est cette lignée spécifique qui constitue l’ancêtre commun de tous les chats domestiques vivant aujourd’hui, qu’ils habitent Tokyo, Paris, New York ou n’importe quelle autre ville du globe.

Cette origine nord-africaine explique d’ailleurs certaines caractéristiques comportementales et physiologiques de nos compagnons félins, notamment leur préférence pour la chaleur et leur tolérance relative à la déshydratation, héritages d’un environnement ancestral semi-désertique.

Une conquête éclair de l’Empire romain

Ce qui stupéfie le plus les chercheurs, au-delà de la révision chronologique radicale, c’est la vitesse fulgurante à laquelle ces chats domestiques se sont répandus. En quelques décennies seulement, ils ont colonisé l’intégralité de l’Empire romain, des frontières orientales aux îles Britanniques.

Dès le premier siècle avant notre ère, ces félins avaient atteint les confins septentrionaux de l’empire. Cette dispersion éclair suggère que les Romains ont immédiatement perçu la valeur de ces animaux, tant pour leurs qualités pratiques (contrôle des rongeurs) que pour leur compagnie. La mignonnerie féline opérait déjà à plein régime il y a deux millénaires.

Pourquoi cette erreur a perduré si longtemps

Cette rectification spectaculaire illustre les limites des méthodes antérieures. L’ADN mitochondrial, transmis uniquement par la mère, ne raconte qu’une partie de l’histoire génétique. Les similarités squelettiques induisaient en erreur. Et surtout, personne n’avait encore séquencé suffisamment de génomes complets de chats anciens pour détecter le décalage.

De Martino résume l’ampleur de la révision : « On repousse l’introduction des chats domestiques d’il y a huit ou neuf mille ans à seulement 2 000 ans. C’est une différence considérable. C’est une toute autre histoire. »

Une histoire qui commence finalement bien plus tard qu’on ne l’imaginait, mais qui n’en est pas moins fascinante. Votre chat descend d’une aventure millénaire commencée sous le soleil brûlant d’Afrique du Nord, pas dans les premiers villages néolithiques du Proche-Orient.

Brice Louvet

Rédigé par Brice Louvet

Brice est un journaliste passionné de sciences. Ses domaines favoris : l'espace et la paléontologie. Il collabore avec Sciencepost depuis près d'une décennie, partageant avec vous les nouvelles découvertes et les dossiers les plus intéressants.