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Les greffes de cerveau seront-elles un jour possibles ?

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Crédits : geralt/Pixabay

Il est aujourd’hui possible de transplanter des cœurs, des foies, des poumons, des utérus et bien d’autres organes ou parties du corps humain. Toutefois, sera-t-il un jour possible de greffer un cerveau ? Peut-être, mais au-delà de la technique qui paraît déjà insurmontable, se poseront à nous des questionnements éthiques.

Une brève histoire de la transplantation de tête

Le cerveau est un organe mou et spongieux qui est trop délicat pour être transplanté d’un crâne à un autre, sans parler des nombreux nerfs crâniens qu’une telle procédure nécessiterait de reconnecter. En réalité, quand on parle de greffes de cerveau, on parle de greffes de tête.

Certains s’y sont déjà essayés. La première tentative eut lieu en 1908. À l’époque, les scientifiques Alexis Carrel et Charles Guthrie transplantèrent la tête d’un chien sur un autre. L’animal ne vécut que quelques heures. Notez que ces travaux de greffes, bien que sordides, contribuèrent malgré tout à l’avancée de la science. En 1912, Alexis Carrel reçut en effet le prix Nobel de physiologie (ou médecine) pour ses travaux sur le rattachement des vaisseaux sanguins (une technique qui conduira plus tard à la possibilité d’une transplantation d’organe et d’un rattachement de membre).

Beaucoup plus tard, en 1954, le scientifique soviétique Vladimir Demikhov expérimenta également les greffes du haut du corps de chiens sur d’autres chiens. Les têtes greffées étaient fonctionnelles, mais le rejet immunitaire a compromis la réussite de l’opération sur le long terme. Certains ont survécu quelques heures, d’autres quelques jours ou un peu plus.

Dans les années 1960 et 1970, le neurochirurgien américain Robert J. White transplanta la tête de singes rhésus (Macaca mulatta) sur le corps d’autres singes. Ces derniers pouvaient mâcher et avaler de la nourriture et suivre des objets avec leurs yeux, mais tous étaient devenus tétraplégiques. Leur moelle épinière avait en effet été sectionnée et ne pouvait plus envoyer de signaux nerveux à leur corps. Tous les sujets sont finalement décédés dans les trente-six heures en raison de problèmes de circulation sanguine.

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La dernière greffe de tête de chien réalisée par Vladimir Demikhov le 13 janvier 1959 en Allemagne de l’Est. Crédits : Bundesarchiv,Bild

Encore des défis techniques

De nos jours, il est souvent possible de prévenir le rejet immunitaire avec des cocktails de médicaments. Des progrès importants ont également été faits sur le rattachement des vaisseaux. En 2015, le chercheur chinois Xiaoping Ren avait expérimenté sut des souris et rapporté une méthode consistant à couper une seule des deux veines jugulaires du cou et une des deux artères carotides pour connecter une deuxième tête de souris à une première. L’autre jugulaire et carotide permettaient alors de nourrir la tête d’origine.

Cependant, la transplantation d’une tête nécessite encore de trancher et de rattacher une moelle épinière. Xiaoping Ren et son équipe avaient trouvé des moyens de trancher la moelle épinière suffisamment bas chez la souris pour permettre aux animaux de respirer sans ventilateur. Cependant, rien ne dit qu’une telle procédure pourrait être possible chez les humains. Par ailleurs, empêcher le cerveau de perdre de l’oxygène pendant et après la chirurgie serait un autre défi. En effet, nos cellules cérébrales commencent à mourir dans les cinq minutes qui suivent la perte d’oxygène.

Enfin, aucune recherche ne s’est à ce jour concentrée sur la façon de contrôler la douleur après une greffe de tête. On parle ici de douleur neuropathique centrale, un type de douleur chronique survenant après une lésion de la moelle épinière ou du cerveau.

Questions éthiques

Poser une tête sur un corps qui ne lui appartient pas pose évidemment des questions éthiques. Qui peut réellement imaginer les conséquences d’une telle procédure sur le « soi » perçu par la tête greffée ?

Sur le plan philosophique, il est en effet difficile de séparer les influences du corps sur la tête et réciproquement. Sur le plan technique, l’état physiologique ou pathologique du corps influera également sur les fonctions cérébrales.

« Imaginez un corps diabétique, atteint de la syphilis ou mal oxygéné… le fonctionnement cérébral en sera affecté. Réciproquement si vous avez un cerveau anxieux ou dépressif (…), il y aura des effets délétères sur les fonctions corporelles« , explique au Figaro Joël Bockaert, de l’Université de Montpellier. « De plus, on pense aussi avec son corps, car toutes les émotions sont d’abord ressenties via le corps (on a peur avec son corps avant d’avoir peur avec sa tête). La mémoire est aussi une mémoire corporelle (elle est dépendante de nos sensations et émotions)« .

Xavier Lacroix , de la faculté de théologie de l’université catholique de Lyon, propose également un point de vue intéressant.

« Je pense que le corps, la chair, tout entier est habité par la personne, et pas seulement son cerveau », explique-t-il au Figaro. La nouvelle unité ainsi formée serait alors nouvelle, mais la personne en serait-elle changée pour autant ? « Tout dépend si l’on est matérialiste ou non : si l’on croit que la personne est « âme », elle demeure la même, si l’on pense que la personne et le corps ne font qu’un (matérialisme), la personne est nouvelle« , poursuit le chercheur. « En l’occurrence, l’expérience nous obligerait à sortir de l’alternative spiritualisme/matérialisme, vers une conception unitaire et duelle de l’être humain : une personne qui demeure, mais qui est changée« .

Pour toutes ces raisons, le Comité éthico-légal de l’Association européenne des sociétés de neurochirurgie (EANS) a déclaré contraire à l’éthique les greffes de têtes chez l’Homme en 2016. Notez que ce comité n’a pas le pouvoir légal d’empêcher la réalisation de telles opérations. Cependant, elle produit des directives professionnelles pour la pratique de la neurochirurgie largement considérées.