Pendant des siècles, les diatreta – ces vases romains en verre ajouré d’une finesse inouïe – ont fasciné collectionneurs, archéologues et historiens. Étudiés sous toutes leurs coutures, ils semblaient avoir livré tous leurs mystères. Et pourtant, une découverte récente vient bouleverser l’un des chapitres les mieux établis de l’art antique. Une historienne de l’art a révélé que des motifs longtemps considérés comme purement décoratifs étaient en réalité des marques d’atelier, l’équivalent de logos très élaborés. Une révélation inattendue qui change radicalement notre compréhension du rôle des artisans dans la Rome impériale.
Le mystère des diatreta : quand un geste anodin mène à une découverte majeure
Les diatreta comptent parmi les objets les plus sophistiqués de l’art romain. Sculptés patiemment dans un seul bloc de verre, ces vases ajourés apparaissent aujourd’hui comme de véritables prouesses techniques, témoignant d’un savoir-faire maîtrisé par une poignée d’artisans d’exception. Pourtant, malgré les études abondantes dont ils ont fait l’objet, une grande part de leur histoire restait dans l’ombre : celle des mains qui les ont façonnés.
C’est lors d’une visite au Metropolitan Museum of Art que l’historienne de l’art et souffleuse de verre Hallie Meredith a réalisé ce que personne n’avait remarqué avant elle. En faisant simplement pivoter un vase pour en examiner l’arrière, elle a repéré des motifs répétés – losanges, feuilles stylisées, compositions géométriques – trop systématiques pour n’être que décoratifs. Intriguée, elle a comparé ces éléments avec ceux d’autres diatreta conservés dans des musées et des collections privées. Les ressemblances étaient trop nombreuses pour être accidentelles.
Ce qu’elle venait de mettre en lumière, c’était une véritable grammaire visuelle, un ensemble de signes intentionnellement placés pour identifier les ateliers producteurs. Une découverte qui pourrait bien transformer l’étude de la verrerie antique.
Des « logos » antiques : le langage oublié des artisans romains
Jusqu’ici, les chercheurs se concentraient presque exclusivement sur les inscriptions visibles des vases : des formules de bénédiction ou de félicitations destinées aux propriétaires, très prisées dans les milieux aristocratiques. Mais les motifs qui les accompagnaient étaient largement ignorés, considérés comme de simples ornements.
Les travaux de Meredith démontrent au contraire qu’il s’agit de signatures visuelles, déclinées selon un vocabulaire propre à chaque atelier ou collectif d’artisans. Leur répétition d’un vase à l’autre prouve l’existence de marques d’identification bien avant les monogrammes d’artistes ou les estampilles utilisées dans d’autres arts antiques.
Plus encore, ces diatreta ne semblent pas être le fruit d’artistes travaillant en vase clos. Les similitudes entre différents motifs suggèrent une coopération entre ateliers, peut-être même une organisation en réseau. Une idée qui rompt avec l’image traditionnelle d’artisans isolés produisant pour une élite distante.
Cette découverte ne révèle donc pas seulement un logo oublié : elle met en lumière une dynamique sociale complexe et jusqu’ici invisible, où l’artisan revendiquait son identité et son savoir-faire.

Vers une nouvelle lecture de l’artisanat romain : entre multilinguisme et réseaux coopératifs
L’étude soulève également un autre enjeu fascinant : celui du langage utilisé par ces artisans. Meredith s’intéresse depuis plusieurs années aux inscriptions irrégulières présentes sur les objets romains. Orthographes surprenantes, alphabets mélangés, formules étranges : autant d’indices d’une communication interne encore mal comprise.
Selon elle, ces « erreurs » pourraient refléter la réalité d’ateliers multilingues, regroupant des artisans venus de différentes régions de l’Empire. Une hypothèse qui correspond parfaitement à la diversité culturelle de la Rome antique, véritable carrefour d’influences.
En s’appuyant sur cette intuition, Meredith constitue aujourd’hui une base de données recensant ces écritures non standardisées, afin de cartographier les échanges et les circulations d’artisans. Cette approche permettrait enfin de replacer les diatreta dans un écosystème technique, économique et social beaucoup plus riche que ce que la recherche avait envisagé jusqu’ici.
Ce qui aurait pu rester une simple observation esthétique s’avère finalement être la porte d’entrée vers une relecture totale de l’artisanat romain, révélant des créateurs fiers de signer leur travail – discrètement, mais avec sophistication.
