Le projet Ariane 6 est-il en train de tourner au fiasco ?

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Vue d'artiste d'une Ariane 6 dans sa version à quatre boosters. Crédits : ESA

Depuis quelques années, l’Europe se concentre sur le développement d’un nouveau lanceur (Ariane 6) chargé de concurrencer la Falcon 9 de SpaceX, tout en garantissant un accès privilégié à l’espace aux acteurs européens. Finalement, le projet a pris tellement de retard que certains satellites européens vont devoir être lancés… sur des Falcon 9.

Ariane 6 est une fusée développée depuis 2014 dans le but de remplacer Ariane 5, actuellement utilisée pour lancer des satellites en orbite. Deux versions seront proposées : Ariane 62 et Ariane 64. La première aura deux boosters tandis que la version Ariane 64 en aura quatre.

Une fusée de remplacement était nécessaire en raison de la pression des coûts exercée par des entreprises commerciales, telles que le rouleau compresseur SpaceX et sa fusée Falcon 9. Avec la conception d’Ariane 6, les responsables européens ont ainsi imaginé une version modernisée et modulable du lanceur précédent tout en optimisant les coûts.

Retards et dépassements de budget

Trois pays sont à l’origine du projet : l’Allemagne, la France et l’Italie. Rappelons que les pays membres de l’UE versent chaque année des allocations financières à l’Agence spatiale européenne. Le développement et la production d’Ariane 6 ont donc essentiellement été répartis sur ces trois pays sous la direction d’un grand conglomérat : ArianeGroup, basé en France.

Le problème de cette approche est qu’elle garantit les contrats à un unique prestataire (ArianeGroup). En conséquence, comme c’était jadis le cas avec Boeing aux États-Unis, par exemple, le développement du projet a donc pris du retard, et les dépenses ont augmenté.

Initialement, Ariane 6 devait en effet décoller pour la première fois en 2020. Aujourd’hui, son vol inaugural est prévu pour « fin 2023 », mais il y a de fortes chances pour que ce dernier n’ait pas lieu avant au moins 2024. En attendant, le budget de développement a presque doublé pour atteindre 4,4 milliards de dollars.

Autrement dit, l’Europe aura dépensé énormément d’argent et perdu plusieurs années pour développer ce qui est essentiellement une version plus pauvre de la fusée Falcon 9 de SpaceX qu’elle est censée concurrencer. Mais alors, pourquoi s’acharner ?

La raison est simple : les nations européennes veulent s’assurer un accès indépendant à l’espace. Jusqu’à présent, nos pays dépendaient en effet beaucoup des États-Unis, et surtout de la Russie, pour lancer leurs satellites militaires et scientifiques. Cependant, là encore, la fusée Ariane 6 échoue à sa tâche la plus fondamentale et la plus importante.

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La base de lancement d’Ariane 6 au port spatial européen de Guyane française. Crédits : ESA-Manuel Pedoussaut

Payer la concurrence

Le site Politico rapporte en effet que la Commission européenne (le bras exécutif de l’Union européenne) cherche à payer des prestataires américains pour lancer plusieurs satellites Galileo en raison des retards continus dans la préparation d’Ariane 6.

Pour rappel, Galileo est une constellation de satellites qui fournit à l’Europe des services de navigation mondiaux similaires au système de positionnement global américain ou GPS. Ces machines, qui pèsent environ 700 kg, évoluent en orbite terrestre moyenne.

Initialement, la Commission européenne avait réservé six lancements sur la fusée Ariane 6 pour lancer ces fameux satellites (deux en 2017 et quatre autres en 2020). Selon le plan actuel, trois de ces missions étaient finalement censées être lancées en 2023. Malheureusement, la Commission européenne a visiblement bien compris que, là encore, ces lancements ne seraient toujours pas possibles. Autrement dit, au lieu de patienter encore un peu plus, l’Europe va devoir faire plusieurs chèques à d’autres prestataires pour envoyer ses nouveaux satellites dans l’espace.

Notez que ces contrats temporaires concernent SpaceX et sa Falcon 9, ainsi que United Launch Alliance (ULA) et sa fusée Vulcan. Cependant, ce lanceur n’a lui aussi toujours pas volé. Son vol inaugural est désormais prévu au plus tôt cet été, mais ULA a déjà pris des engagements envers le département américain de la Défense. Les charges européennes seront donc secondaires. C’est la raison pour laquelle il est fort probable que l’Europe passe par la Falcon 9… fusée qu’Ariane 6 ambitionne de concurrencer.