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Le courant-jet nord-atlantique risque d’entrer dans un régime inédit depuis au moins un millénaire

Illustration du jet-stream et de ses méandres. Crédits : Capture YouTube / Carbon Brief

Si les effets du changement climatique sur le courant-jet nord-atlantique ont jusqu’à présent été masqués par la variabilité naturelle, les scientifiques s’attendent à ce que nous sortions de la gamme de fluctuations du dernier millénaire d’ici à 2060. Le jet aurait alors migré vers le nord de façon notable, avec d’importantes conséquences environnementales et socio-économiques. Les résultats ont récemment été publiés dans la revue scientifique PNAS

Comprendre comment la circulation atmosphérique extratropicale évolue avec le réchauffement global de la planète est une tâche complexe mais pourtant capitale. En effet, cette circulation contrôle en grande partie la distribution des régimes climatiques sur les continents. L’exemple de l’Europe occidentale, tempérée par son flux d’ouest océanique, est emblématique.

Variations passées du courant-jet : une reconstruction sans précédent

Dans la région nord-atlantique, les simulations des modèles de climat anticipent une migration vers le nord du courant-jet. Cependant, en raison de l’importante variabilité naturelle de la circulation d’ouest, il reste difficile de savoir si les évolutions récentes portent déjà la marque des changements attendus. Les observations directes ne sont disponibles que depuis quelques décennies, voire un siècle pour quelques régions. Une période qui n’offre pas un contexte suffisant pour englober une large gamme de fluctuations naturelles et, par conséquent, définir le caractère atypique ou non des dernières décennies. Le recours à d’autres méthodes est donc nécessaire.

Reconstruction de la position (C, en latitude) et de l’intensité (D, en m/s) sur les 1250 dernières années. Les courbes en gras correspondent à une moyenne glissante sur 30 ans. Crédits : Matthew Osman & al. 2021.

Pour remonter plus loin dans le temps, une équipe de chercheurs américains a ingénieusement tiré parti de la calotte glaciaire du Groenland. Située au nord du régime d’ouest, celle-ci enregistre en effet la variabilité des vents d’ouest en accumulant plus ou moins de neige et en enregistrant les caractéristiques isotopiques des molécules d’eau qui la composent. Aussi, en effectuant des carottages sur une quarantaine de sites puis en les recoupant avec un modèle climatique, l’équipe a pu reconstituer l’intensité et la position du courant-jet nord-atlantique année après année sur plus de 1200 ans.

La variabilité naturelle domine (pour l’instant) la danse

Les résultats indiquent que le ruban de vents d’ouest a subi de fortes variations en intensité et en latitude depuis le VIIIe siècle et que les évolutions récentes ne sont pas anormales dans le contexte du dernière millénaire. Ainsi, la variabilité naturelle a jusqu’à présent masqué l’effet du changement climatique dû à l’Homme. Toutefois, avec la poursuite du réchauffement, les excursions du jet devraient sortir de la plage de variabilité naturelle d’ici 2050 à 2060. En particulier en ce qui concerne sa position moyenne, de plus en plus septentrionale.

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Évolution future du courant-jet en intensité (a) et position (b) entre 1850 et 2100. La gamme de variabilité naturelle estimée à partir des 1250 dernières années est indiquée par une bande grise. Notez la date d’émergence de l’influence humaine autour de 2050 à 2060 en ce qui concerne la position. Crédits : Matthew Osman & al. 2021.

Or, « les variations du courant-jet peuvent avoir de graves implications sociétales, telles que des inondations et des sécheresses, en raison de ses impacts sur les conditions météorologiques » relate Matthew Osman, auteur principal du papier. La reconstruction montre à ce titre un lien clair entre les anomalies de vents passées et certaines famines. Citons par exemple celle qui a touché la péninsule Ibérique en 1374 où celles qui ont frappé le Royaume-Uni en 1728 et 1740.

« De telles variations ont d’énormes implications sur les types de temps que les gens peuvent rencontrer à un endroit donné » détaille Matthew Osman. « Par exemple, lorsque le courant-jet est situé plus au sud, la péninsule Ibérique normalement sèche a tendance à connaître des conditions plus douces et plus humides. Mais, à mesure que le courant-jet migre vers le nord, une grande partie de cette humidité s’éloigne de la péninsule Ibérique vers les régions déjà humides de Scandinavie. Un courant-jet décalé vers les pôles à l’avenir pourrait donc avoir des conséquences similaires, mais plus permanentes ».

En somme, si de nos jours la famine n’est pas le risque premier, tout changement futur du régime d’ouest correspondra à de fortes anomalies météorologiques, avec des implications plus ou moins directes sur les écosystèmes et les sociétés humaines qui en dépendent. Tout particulièrement en Amérique du Nord et en Europe de l’Ouest, fortement l’influencées par le jet nord-atlantique. « Nos résultats servent d’avertissement : bien que ‘pousser’ le courant-jet au-delà de son domaine naturel soit problématique, son devenir ultime est encore largement sous notre contrôle » tempère l’auteur principal.