Alors que l’humanité s’apprête à fouler de nouveau le sol lunaire, une seule entreprise privée porte sur ses épaules une part décisive de cette ambition : SpaceX. En 2021, la NASA a confié à la société d’Elon Musk la conception du Human Landing System (HLS), une version du Starship capable de déposer des astronautes sur la Lune dans le cadre du programme Artemis. Quatre ans plus tard, les progrès sont réels, les défis immenses et la question brûlante demeure : SpaceX parviendra-t-elle à tenir le calendrier serré d’Artemis 3, prévu pour le milieu de la décennie ?
Le Starship HLS : un vaisseau taillé pour la Lune
Le Starship HLS n’est pas un simple vaisseau spatial : c’est un engin d’une ampleur sans précédent dans l’histoire de l’exploration lunaire. Destiné à transporter non seulement des astronautes mais aussi des tonnes de matériel, il représente un saut technologique par rapport au mythique module lunaire Apollo. Avec ses deux sas d’un volume total de 26 mètres cubes et un espace habitable d’environ 600 mètres cubes, le HLS offrira un environnement presque confortable comparé aux missions des années 1970.
Son rôle sera de servir de pont entre l’orbite lunaire et la surface. Amarré à la capsule Orion ou à la station Lunar Gateway, il descendra ensuite vers la Lune grâce à ses six moteurs principaux Raptor et à une série de propulseurs d’atterrissage plus petits, positionnés en hauteur pour éviter de soulever trop de poussière lunaire. Une fois posé verticalement, un ascenseur permettra à l’équipage de rejoindre la surface depuis le sas.
Depuis l’obtention du contrat en 2021, SpaceX a validé pas moins de 49 étapes clés du développement. Des essais grandeur nature ont déjà été menés : tests du train d’atterrissage sur régolithe simulé, essais du système de survie, ou encore entraînements d’astronautes dans une maquette de sas équipée des combinaisons Axiom. Chaque étape franchie rapproche SpaceX de son objectif ultime : faire atterrir des humains sur la Lune avec un véhicule réutilisable.

Une architecture modulaire et un programme plus vaste
Le HLS n’est qu’une pièce d’un puzzle bien plus ambitieux : le programme Starship. SpaceX conçoit un écosystème complet comprenant plusieurs variantes – cargo, dépôts orbitaux, ravitailleurs et véhicules habités – capables d’assurer des missions lunaires et martiennes. Pour y parvenir, l’entreprise a déjà mené onze vols d’essai, validant des étapes essentielles comme la récupération d’un booster, le rallumage d’un moteur Raptor en orbite ou le transfert de propergol entre réservoirs.
La réutilisation totale du lanceur et du vaisseau est au cœur du concept. Sans cette capacité, impossible de rendre les vols lunaires réguliers et financièrement viables. SpaceX doit donc encore prouver que ses vaisseaux peuvent être récupérés, rechargés et relancés rapidement. C’est une étape clé pour que le Starship devienne l’équivalent orbital du Falcon 9, mais à une échelle interplanétaire.
Le développement du Block 3, nouvelle génération du système, vise précisément cet objectif. Ce modèle introduit des structures allégées, une meilleure protection thermique et les nouveaux moteurs Raptor 3, plus puissants et plus simples à entretenir. Ces derniers ont déjà accumulé plus de 40 000 secondes d’essais, un record dans l’histoire récente de SpaceX.

Des tests techniques à la chaîne avant le premier vol du Block 3
Dans ses installations du Texas, SpaceX multiplie les essais à un rythme soutenu. Les prototypes de boosters B18.1 et B18.3 ont subi de nombreux tests cryogéniques et de résistance, tandis que de nouveaux réservoirs et tubes de transfert sont mis à l’épreuve pour garantir la fiabilité du système en orbite. Ces innovations doivent permettre le ravitaillement de vaisseaux Starship entre eux, un point crucial pour le HLS qui devra être alimenté en orbite terrestre avant de partir vers la Lune.
La future rampe de lancement « Pad 2(B) » à Starbase incarne cette montée en puissance. Dotée d’une fosse de combustion et d’une plateforme refroidie à l’eau, elle est conçue pour supporter les 33 moteurs Raptor 3 du Super Heavy. Une version similaire est en construction au Kennedy Space Center, signe que SpaceX prépare déjà la phase industrielle de son programme.
Le premier grand test de cette nouvelle génération, le vol 12, est prévu pour le premier trimestre 2026. Il impliquera le booster 18 et le vaisseau 39, tous deux encore en construction. Ce vol devra démontrer la robustesse de la nouvelle architecture, les performances des moteurs Raptor 3, ainsi que la capacité du Starship à opérer en orbite prolongée. C’est aussi à travers ce vol que seront testés plusieurs éléments essentiels à la mission HLS, dont le nouveau système d’amarrage et la protection thermique renforcée.
Un calendrier ambitieux sous la pression d’Artemis 3
Malgré l’ampleur des progrès, SpaceX reste face à un défi de taille : tenir les délais. La mission Artemis 3, censée ramener des astronautes sur la Lune d’ici 2027, dépend directement de la disponibilité du HLS. Or, entre la validation du Block 3, la qualification des systèmes orbitaux et la coordination avec la NASA, chaque retard sur un segment du programme pourrait repousser tout le calendrier.
Pour autant, SpaceX n’en est pas à son premier pari risqué. L’entreprise a déjà prouvé qu’elle pouvait accomplir en quelques années ce que d’autres mettaient des décennies à faire. La réussite du Falcon 9 réutilisable ou de la capsule Crew Dragon en est la preuve. Si les essais du Starship Block 3 se concluent avec succès, la fenêtre pour Artemis 3 pourrait rester ouverte.
Au-delà de la Lune, l’enjeu dépasse le cadre du programme Artemis. Le Starship n’est pas seulement un outil lunaire : il est la clé du rêve martien d’Elon Musk. Les infrastructures mises en place pour HLS – ravitaillement orbital, dépôts cryogéniques, réutilisation intégrale – sont autant de briques nécessaires pour envoyer du fret, puis des humains, vers Mars.
Une ambition qui redéfinit la conquête spatiale
L’histoire du Starship est encore en écriture, mais elle marque déjà une rupture dans la manière d’envisager l’exploration spatiale. Là où les missions lunaires passées reposaient sur des engins jetables, SpaceX vise la réutilisation complète et la production en série. Ce changement de paradigme pourrait faire baisser drastiquement les coûts d’accès à l’espace, ouvrant la voie à une présence humaine durable au-delà de la Terre.
Reste à savoir si la technologie tiendra ses promesses à temps. Chaque test cryogénique, chaque allumage de Raptor, chaque prototype construit rapproche un peu plus SpaceX de la Lune. Mais l’entreprise marche sur une ligne étroite entre prouesse technique et échéance politique. Si elle réussit, le Starship HLS ne sera pas seulement l’atterrisseur d’Artemis 3 : il deviendra le symbole d’une nouvelle ère, celle où l’espace cesse d’être un rêve pour redevenir un territoire à conquérir.
