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Islande : quand les globicéphales harcèlent les orques

Crédits : Lucyna/pixabay

Depuis plusieurs années, une équipe de biologistes marins assiste à un conflit impliquant un groupe d’orques et des globicéphales au sud de l’Islande. Les chercheurs sont un peu déroutés dans la mesure où les premières, généralement considérées comme de véritables prédatrices, sont harcelées par les seconds au point de les fuir. Comment expliquer une telle opposition ?

Tout a commencé en 2015. Un jour, les travaux de la biologiste Filipa Samarra et son équipe du projet Icelandic Orca, concentrés sur un groupe d’orques dans les eaux agitées du sud de l’Islande, ont été interrompus par l’arrivée d’un groupe de globicéphales, des petits cétacés de couleur sombre de la famille des delphinidés. Au départ très bruyantes, les orques s’étaient alors tues, avant de fuir la zone à mesure que les sifflements aigus des nouveaux arrivants se faisaient de plus en plus forts.

Depuis cet événement en 2015, Samara et son équipe ont assisté à une vingtaine d’autres rencontres de ce genre dans les eaux islandaises. Tantôt les orques s’en vont avant que les globicéphales n’arrivent, tantôt les “esprits” s’échauffent un peu avant que les orques ne quittent encore une fois les lieux.

Pour les chercheurs, ce type de réactions est assez déroutant. Et pour cause, les orques sont des prédatrices de premier plan et sont, de fait, très souvent redoutées.

Les orques font peur

Le cas des baleines à bec est un exemple. Ces dernières sont en effet connues pour leurs plongées très profondes, certains spécimens pouvant chasser leurs proies à plus de 3 000 mètres sous la surface de l’océan. Ce comportement, qui a longtemps interrogé les chercheurs en raison des effets importants de ces plongées sur le métabolisme, la force et l’endurance des baleines, a récemment été expliqué.

Dans le cadre de ces travaux, les données recueillies avaient en effet montré que les baleines entamaient leurs plongées en “mode furtif” (en restant silencieuses) jusqu’à 450 mètres de profondeur, après quoi tous les individus se séparaient de leur groupe social pour aller chasser de manière indépendante.

Les baleines se retrouvaient ensuite à des profondeurs de 760 mètres et entraient de nouveau en “mode furtif” pour remonter. Toutes s’élevaient également à un angle très faible, réapparaissant systématiquement dans une zone éloignée de l’endroit où elles avaient émis leur dernier son. Si les baleines à bec, plus frêles, s’obligent à supporter un tel environnement coûteux sur le plan énergétique, c’est bien pour éviter les orques. En restant silencieuses jusqu’à 450 mètres, les baleines réduisent en effet les risques d’alerter ces prédatrices habituées à fréquenter les eaux peu profondes.

Le cas des grands requins blancs est un autre exemple. Nous aurions tendance à penser que ce poisson aux dents acérées se place tout en haut de la chaîne alimentaire marine. Toutefois, là encore, ces carnivores semblent se soumettre à la simple présence des orques. Dans le cadre d’une étude menée il y a quelques par une équipe du Monterey Bay Aquarium, au large de San Francisco (Îles Farallon), les chercheurs avaient en effet souligné que le simple passage des orques suffisait à faire fuir les grands blancs qui abandonnaient alors leur zone de chasse.

Mais alors, pourquoi les globicéphales semblent-ils ne pas avoir peur de ces orques, contrairement aux requins et autres petites baleines, au point de ne pas hésiter à les agresser ?

dauphin globicéphale
Deux globicéphales. Crédits : Far Out Ocean Research Collective

Un comportement anti-prédateur ?

Les chercheurs ont avancé deux explications possibles. La première suggérait que les orques et les globicéphales pouvaient se disputer des proies. Cependant, ces épaulards islandais consomment principalement du hareng tandis que les globicéphales de la région préfèrent s’attaquer aux calmars.

La seconde hypothèse propose qu’il puisse s’agir d’un comportement anti-prédateur. “Beaucoup d’animaux harcèlent leurs prédateurs pour leur voler l’élément de surprise“, souligne ainsi Anna Selbmann, de l’Université d’Islande. “Par exemple, les suricates jettent du sable sur les serpents. Mais là encore, cette explication est un peu bancale dans la mesure où les épaulards ne semblent pas s’attaquer aux globicéphales, du moins à notre connaissance“. En revanche, ces globicéphales en particulier l’ignorent peut-être, considérant finalement ces orques comme une menace malgré tout.

Pour mieux comprendre les raisons de ces interactions, les biologistes mènent plusieurs expériences acoustiques. Des recherches menées en Norvège ont déjà montré que lorsque les scientifiques proposent des sons d’orques aux globicéphales, ces derniers n’hésitent pas nager directement vers leur source. Plus récemment, Filipa Samarra et Anna Selbmann ont diffusé des enregistrements de globicéphales près de quatre épaulards. Et bien que ces appels ne les aient pas immédiatement effrayés, certains se sont tout de même éloignés de la source. Des recherches pus approfondies seront tout de même nécessaires pour tenter de comprendre ces relations interespèces un peu particulières.