Dans les profondeurs glaciales et sombres des fjords de Nouvelle-Zélande, une équipe de chercheurs vient de tomber nez à nez avec un véritable patriarche des océans. Lors d’une plongée d’exploration, ils ont identifié ce qui est probablement le plus grand spécimen de corail noir jamais recensé dans la région. Ce géant, haut comme un immeuble d’un étage et vieux de plusieurs siècles, n’est pas seulement une merveille visuelle : c’est un trésor génétique inestimable qui a survécu à l’histoire humaine moderne, mais qui reste dangereusement fragile face à nos activités.
Un « monstre » caché dans les abysses
C’est dans les eaux du Fiordland, une région sauvage et escarpée du sud-ouest de la Nouvelle-Zélande (Aotearoa), que la découverte a eu lieu. Une équipe de l’université Te Herenga Waka–Victoria de Wellington, dirigée par le professeur James Bell, cartographiait les fonds marins lorsqu’elle a repéré une structure inhabituelle.
Les mesures sont impressionnantes : l’arbre corallien mesure plus de 4 mètres de haut pour près de 4,5 mètres de largeur. Pour mettre ces chiffres en perspective, c’est une taille bien supérieure à celle d’une camionnette standard. Le professeur Bell, qui arpente les océans depuis 25 ans, n’a pas caché son enthousiasme, qualifiant la trouvaille d’« absolument énorme ».
Habituellement, les plongeurs rencontrent des spécimens beaucoup plus modestes. La norme pour cette espèce tourne autour d’un ou deux mètres. Tomber sur une telle structure est une anomalie statistique, un peu comme croiser un séquoia géant au milieu d’une forêt de bouleaux. Richard Kinsey, garde forestier spécialiste de la biodiversité présent lors de la plongée, a confirmé n’avoir jamais rien vu de tel en deux décennies de service.
Le paradoxe du corail noir
L’aspect le plus déroutant pour le grand public reste sans doute le nom de l’animal. Pourquoi appeler « corail noir » une créature qui, sous la lumière des projecteurs sous-marins, apparaît d’un blanc éclatant ou parfois coloré ?
La réponse se trouve sous la surface. Ce que nous voyons — la partie blanche — est en réalité le tissu vivant, une fine couche de polypes qui recouvre la structure. Le nom « corail noir » (Antipatharia) fait référence à son squelette interne, qui est d’un noir de jais ou d’un brun très foncé. C’est ce squelette, dur et flexible, qui a longtemps été prisé en joaillerie et pour la médecine traditionnelle dans diverses cultures, contribuant hélas à la surexploitation de l’espèce dans certaines parties du monde.
L’âge de ce spécimen particulier donne le vertige. Les scientifiques estiment qu’il a entre 300 et 400 ans. Cela signifie que ce corail a commencé à pousser bien avant la signature du Traité de Waitangi (1840) ou l’arrivée massive des Européens dans la région. Il a grandi, millimètre par millimètre, siècle après siècle, dans le silence des profondeurs.

Un réservoir génétique vital
Au-delà du record de taille, cette découverte a une implication écologique majeure. Dans le monde des coraux, la taille compte énormément. Les grands spécimens âgés ne sont pas juste des « vieillards » ; ce sont des super-reproducteurs.
Comme l’explique l’équipe scientifique, ces colonies massives agissent comme des stocks de reproduction essentiels. Elles produisent une quantité de larves bien supérieure à celle des jeunes colonies, assurant ainsi la survie et la dispersion de l’espèce dans tout le fjord. De plus, leur structure complexe en arborescence offre un habitat tridimensionnel unique pour toute une faune des grands fonds : poissons, crustacés et mollusques y trouvent refuge et nourriture. Perdre un tel spécimen ne reviendrait pas à perdre un simple individu, mais à raser un écosystème entier.
Une course contre les ancres
Cette découverte lance désormais une course pour la protection. Le corail noir est protégé par la loi sur la faune sauvage en Nouvelle-Zélande, rendant sa destruction illégale. Mais la loi ne protège pas des accidents.
La croissance de ces organismes est si lente que tout dommage est quasi irréversible à l’échelle d’une vie humaine. Le principal danger ? Les ancres des bateaux de plaisance ou les engins de pêche qui raclent le fond. En cartographiant précisément la position de ces géants, les chercheurs espèrent pouvoir fournir des cartes d’exclusion aux navigateurs pour éviter qu’une ancre mal placée ne brise en quelques secondes quatre siècles de croissance.
Le professeur Bell a d’ailleurs lancé un appel à la science participative : il demande aux plongeurs qui connaîtraient d’autres spécimens de plus de 4 mètres de signaler leurs positions. L’objectif est de comprendre si ce géant blanc est une exception solitaire ou le gardien d’une forêt oubliée qui attend encore d’être découverte.
