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Sur les difficultés de communiquer la science du changement climatique

Crédits : Intergovernmental Panel on Climate Change (IPCC).

Cette question mérite d’être posée au vu des enquêtes d’opinion conduites chaque année pour le compte de l’ADEME. Ce suivi, qui porte sur la représentation sociale du changement climatique et de l’effet de serre, révèle entre autres le faible niveau de compréhension des bases scientifiques sur lesquelles repose le dossier climatique.

À toutes fins utiles, les ressources et références sur lesquelles repose cet article figurent en bas de page.

La proximité sensorielle du grand public avec l’objet d’étude

Pour commencer, il est utile d’attirer l’attention sur l’ambivalence entre la proximité que le public entretient avec le système climatique, notamment à travers le temps qu’il fait (la météo est une affaire de tout un chacun) et le nécessaire recul que demande l’étude de son évolution, sujet des sciences du climat. Le public développe en effet un lien intime avec la composante la plus rapide du système climatique, lien qui pourra nourrir un sentiment de compétence sur le sujet, facilement prolongé à l’ensemble du système en question.

changement climatique
Extrait du rapport de l’ADEME. On voit que seulement 15 % de la population fait le lien entre effet de serre et CO2 et/ou des gaz. La confusion avec le problème de la couche d’ozone est également palpable. Crédits : ADEME / Daniel Boy.

Si chaque individu est différent, ce biais de départ constitue l’un des éléments clés permettant de comprendre pourquoi le discours scientifique sur le climat a du mal à percoler dans la société. La raison en est que les propos n’arrivent pas aux oreilles d’un auditoire globalement neutre, mais dans un microcosme traversé de nombreuses idées préconçues et autres a priori qu’il est assez difficile de déconstruire. Comme souvent, il est plus facile de tenir pour vraies des affirmations en accord avec le bon sens que des propos qui viennent le défier.

Les notions d’échelles et d’ordres de grandeur

Tout le discours scientifique repose sur des notions relatives aux ordres de grandeur et aux échelles, qu’elles soient temporelles, spatiales ou relatives aux processus dominants. Or, ces notions fondamentales ne sont pas maîtrisées par la grande majorité du public. L’erreur courante qui consiste à confondre météo et climat relève par exemple d’une confusion entre différentes échelles spatio-temporelles. Il en va de même pour les références faites aux changements climatiques passés, qui se sont développés à des échelles différentes.

Une erreur fréquente consiste à confondre l’échelle météorologique et celle du changement climatique (flèches). Crédits : Fundamentals of Weather and Climate, Robin McIlveen.

En poursuivant sur les difficultés liées aux concepts des sciences du climat, il est utile de souligner leur dimension complexe et souvent contre-intuitive. En guise d’introduction, nous prendrons comme exemple les deux fluides caloporteurs qui habillent notre planète : l’atmosphère et l’océan de surface.

Le discours sur le changement climatique demande d’affronter la complexité

  • L’atmosphère et l’océan

Contrairement à ce que tend à suggérer l’expérience que nous en avons, l’atmosphère et l’océan ont un comportement peu intuitif. Les vents et courants ne circulent pas simplement des hautes vers les basses pressions comme dans la vie courante (c’est parfois même l’inverse) et le froid ne s’infiltre pas sous l’air chaud comme lorsque l’on ouvre sa porte ou sa fenêtre en plein hiver. Il y a deux raisons à cela : d’un côté l’influence de la rotation de la Terre et de l’autre, le fait qu’il s’agisse de fluides stratifiés.

Ces contraintes sur le mouvement expliquent également pourquoi les circulations atmosphériques et océaniques sont dominées par les grandes échelles (synoptique à planétaire), fournissant un cadre d’étude naturel pour les théories issues de l’analyse d’échelle. Il va sans dire que ces objets de plusieurs milliers de kilomètres, outre le fait de se comporter étrangement, sont inaccessibles à nos sens. Ici, tout le sel réside dans la dynamique, autrement dit ce qui concerne le mouvement de l’air ou de l’eau.

L’atmosphère est organisée par les grandes échelles (synoptique et planétaire). Crédits : Sylvie Malardel.
  • Le climat, un système dynamique multiple et hétérogène

Le système océan-atmosphère que nous voyons évoluer en réponse à la hausse croissante des gaz à effet de serre n’est pas un système thermodynamique statique qui se contenterait tout bêtement de chauffer, à la manière dont une voiture chauffe au Soleil. Il s’agit d’un système dynamique extrêmement mobile. Un changement sur les propriétés moyennes ne sera donc pas une évolution homogène, ni dans l’espace ni dans le temps.

Ces caractéristiques « rapides » se superposent à un système plus « lent » qui a ses propres subtilités. On peut par exemple évoquer l’inertie entre la perturbation du climat et sa réponse, particulièrement longue et différée en ce qui concerne l’océan profond ou les calottes polaires. Autre subtilité : la différence entre les termes constitutifs d’un équilibre et la perturbation capable de le briser, à l’origine d’un argument climato-sceptique populaire indiquant que les émissions humaines sont trop faibles par rapport aux flux naturels pour influencer le climat.

Enfin, la régulation du système climatique repose en grande partie sur la concentration atmosphérique en gaz présents à l’état de traces, un fait que le public a souvent du mal à intégrer. Ici, les processus dominants reposent sur le bilan énergétique finement ajusté de notre planète et non pas sur la concentration relative des gaz en question. Là encore, l’intuition est très mauvaise conseillère et la contredire est très complexe, d’autant plus dans un contexte de désinformation sensible. On en revient aux concepts d’ordres de grandeur et d’échelle de processus.

Conclusion sur les difficultés à communiquer la science du changement climatique

En résumé, trois grandes pistes permettraient d’éclairer la difficulté à faire comprendre les sciences du climat : les idées reçues et autres a priori du grand public, la maîtrise indispensable des échelles et processus dominants (qui demanderait une éducation préalable du public afin de faciliter l’assimilation du discours scientifique et de limiter la portée du discours climato-sceptique) et enfin l’aspect pluridisciplinaire des sciences du climat, à l’origine d’une complexité multiforme. Notons par ailleurs que sur un sujet qui implique une refonte profonde de nos modes de vie, toute difficulté de compréhension peut être perçue comme un prétexte pour perpétuer l’inaction.

Sources : Représentations sociales du changement climatique, Boy Daniel, ADEME, RCB / Au bonheur des saisons, Martin de La Soudière / Fondamentaux de Météorologie, Sylvie Malardel / Climate extremes and the role of dynamics, T. N. Palmer / Nouveau Climat Sur La Terre – Comprendre, Prédire, Réagir, Le Treut Hervé.

Damien Altendorf

Rédigé par Damien Altendorf

Habitant du Nord-est de la France, je suis avant tout un grand passionné de météorologie et de climatologie. Initialement rédacteur pour le site "Monsieur Météo", je contribue désormais à alimenter celui de "Sciencepost".