Les premiers Européens avaient une apparence très différente de celle des populations qui vivent sur le continent aujourd’hui. Parmi les nombreux changements survenus, la couleur de peau s’est éclaircie au fil du temps. En analysant les génomes de 348 individus qui ont vécu entre 45 000 et 1 700 ans avant notre ère, les chercheurs ont d’ailleurs mis en lumière une observation inattendue : pendant la majeure partie de l’histoire européenne, la majorité des habitants avaient en réalité la peau foncée. Ce n’est qu’il y a environ 3 000 ans que les teints plus clairs, pourtant aujourd’hui associés à l’ascendance européenne, sont devenus dominants.
Une révélation génétique qui bouscule nos certitudes sur l’apparence des premiers Européens
Dans une nouvelle étude publiée dans la revue bioRxiv, des chercheurs de l’Université de Ferrare en Italie présentent les résultats fascinants de leur étude génétique des populations eurasiennes anciennes. Cette recherche montre que la peau claire ne s’est généralisée en Europe qu’au premier millénaire après J.-C. Ces experts affirment dans leurs recherches que les peaux plus foncées ont été la norme sur le continent pendant la quasi-totalité de son histoire (96 % de la période habitée). Ce n’est qu’au IVe ou Ve siècle que plus de la moitié de la population européenne a adopté des teints clairs. Cela signifie que même à l’époque de l’Empire romain, la peau foncée prédominait en Europe.
Pour en arriver à ces résultats, les chercheurs ont commencé par analyser le matériel génétique de deux populations : un peuple paléolithique de Russie et une population mésolithique de Suède. Ils ont ensuite comparé ces données aux informations issues de 348 génomes eurasiens anciens extraits d’ossements et de dents, et analysés à l’aide de techniques médico-légales avancées qui permettent de prédire la couleur de la peau, des yeux et des cheveux à partir de marqueurs génétiques.
Ces découvertes remettent finalement en question certaines hypothèses antérieures. En reconstituant une chronologie numérique, les résultats ont permis de suivre l’évolution de la pigmentation cutanée européenne sur près de 50 000 ans, de 45 000 ans à 1 700 ans avant notre ère. Or, pendant une grande partie de cette période, 63 % des anciens Européens avaient la peau foncée tandis que seulement 8 % avaient la peau claire. Les autres individus présentaient des teints intermédiaires.

L’histoire secrète de la pigmentation de la peau européenne à travers le temps en détail
Cette analyse génétique révolutionnaire suggère que les premières teintes claires sont apparues en Europe il y a environ 14 000 ans (pendant le Mésolithique), en Scandinavie. Néanmoins, ces complexions sont restées rares pendant près de 7 000 ans. Durant les âges du Cuivre et du Bronze (5 000 à 1 000 av. J.-C.), la pigmentation claire s’est progressivement répandue, mais la peau foncée restait majoritaire, un constat qui n’a pas manqué de surprendre l’équipe de recherche italienne qui s’attendait à une propagation plus rapide des teintes claires.
Ils notent toutefois l’observation de variations régionales avec une transition opérée plus rapidement en Europe du Nord. À l’âge du Fer (de 3 000 à 1 700 ans avant notre ère), la peau claire était ainsi présente chez la majorité des habitants du nord de l’Europe, bien qu’une part significative avait conservé une pigmentation plus foncée. Dans le sud de l’Europe, notamment chez les Romains qui fondèrent la République et l’Empire, la peau foncée était encore plus répandue.
D’une manière générale, presque tous les Européens avaient une pigmentation foncée à la période la plus ancienne (Paléolithique, de 45 000 à 13 000 ans avant notre ère), à une seule exception près montrant une couleur intermédiaire. La situation évolua peu jusqu’au Néolithique, lors de la révolution agricole. En Grande-Bretagne néolithique, vers 8 000 av. J.-C., 85 % des habitants avaient la peau foncée. Le plus grand changement s’opéra entre cette période et 3 500 av. J.-C. où la répartition devint plus équilibrée. À la fin de l’âge du Bronze, vers 500 av. J.-C., un Britannique sur quatre avait la peau claire, un autre la peau foncée et les deux restants une teinte intermédiaire.
En France, l’évolution fut plus rapide. Vers 12 000 ans avant notre ère, notre pays comptait environ 65 % d’habitants à la peau foncée et 35 % à la peau claire. Au Néolithique, la France était à 85 % foncée et 15 % intermédiaire. Néanmoins, dès l’âge du Bronze, la population française était intégralement à la peau claire.
Pourquoi une telle évolution de la couleur de peau ?

Les scientifiques savent que l’Homme moderne (Homo sapiens) est apparu en Afrique avant d’émigrer il y a environ 60 000 à 70 000 ans pour atteindre l’Europe et l’Asie. Cette migration vers des régions plus éloignées de l’équateur a entraîné une adaptation évolutive. Avec une peau plus claire, le corps pouvait mieux absorber les faibles niveaux de rayonnement ultraviolet (UV) présents dans ces zones. Or, cette radiation solaire favorise la production de vitamine D, essentielle à la solidité des os et des muscles.
À l’inverse, une peau plus foncée protège mieux des dommages causés par une exposition excessive aux UV. Ainsi, la distance des ancêtres modernes par rapport à l’équateur a largement influencé leur pigmentation cutanée. « Lorsque Homo s’est répandu vers le nord depuis l’Afrique en Eurasie, le régime de sélection a changé, entraînant l’émergence de phénotypes plus clairs », expliquent les chercheurs qui insistent sur le rôle de l’évolution.
D’autres facteurs en lien avec les changements de pigmentation cutanée
Les migrations ont aussi joué un rôle dans la diffusion de la peau claire. L’expansion néolithique et les grandes vagues migratoires vers l’est depuis l’Anatolie ont en effet probablement contribué à la transition vers la peau pâle en Europe en favorisant le brassage génétique. Durant cette période, les agriculteurs du nord de l’Europe ont étendu leur territoire, emportant avec eux leur prédisposition à la peau claire.
Les changements alimentaires pourraient également avoir joué un rôle clé. En passant de petits groupes nomades à des communautés agricoles plus grandes, les humains ont modifié leur régime alimentaire. Ils ont alors consommé moins de gibier riche en vitamine D et davantage de cultures céréalières qui en sont dépourvues. Cette transition, combinée au besoin accru d’absorption solaire dans les latitudes nordiques, a pu elle aussi favoriser l’évolution d’une peau plus claire.
En fin de compte, ces découvertes suggèrent surtout que la peau claire ne s’est répandue en Europe que bien plus tard qu’on ne l’imaginait et que ces caractéristiques de pigmentation ont été façonnées par une interaction complexe entre la génétique et l’environnement au fil des millénaires.
Cette étude est disponible sur le serveur de prépublication BioRxiv (et donc pas encore soumise à l’examen par les pairs).
