Dans les laboratoires feutrés des années 1970, un scientifique américain menait une expérience qui allait hanter les esprits pendant des décennies. John B. Calhoun, comportementaliste réputé, ne s’intéressait pas aux famines ou aux pénuries qui préoccupaient ses contemporains. Sa question était bien plus troublante : que se passerait-il si tous nos besoins étaient parfaitement satisfaits ? La réponse qu’il obtint dépassa ses pires cauchemars.
Le paradoxe de l’utopie parfaite
Tandis que le monde s’inquiétait de la croissance démographique galopante – la population humaine venait de passer d’1 milliard en 1804 à plusieurs milliards au 20e siècle – Calhoun abordait le problème sous un angle révolutionnaire. Les théories malthusiennes prédisaient un effondrement par manque de ressources, mais lui voulait explorer le scénario inverse : l’effondrement par excès de confort.
Son laboratoire devint le théâtre d’une expérience baptisée « Univers 25 », un nom qui résonne aujourd’hui comme une prophétie dystopique. Quatre couples de souris furent introduits dans ce qui ne pouvait être décrit que comme un paradis pour rongeurs : température idéale maintenue à 20°C, nourriture illimitée accessible via seize distributeurs, eau à volonté, matériaux de nidification fournis, aucun prédateur, aucune maladie.
Cet environnement pouvait théoriquement accueillir 3000 souris dans un confort absolu. Ce qui suivit défie toute logique évolutionnaire.
L’effondrement programmé d’une société parfaite
Les premiers mois confirmèrent les attentes : la population explosa, doublant tous les 55 jours. Les souris, libérées de la quête perpétuelle de nourriture et d’abri, consacraient leur temps libre à se reproduire avec enthousiasme. L’utopie semblait fonctionner.
Puis vint le premier signal d’alarme. À 620 individus, bien loin de la capacité maximale, la croissance ralentit dramatiquement. Les souris commencèrent à former des groupes sociaux rigides, et celles qui ne trouvaient pas leur place se retrouvèrent exclues, sans territoire ni rôle social défini.
Ces « marginales » développèrent des comportements inquiétants. Les mâles rejetés se retirèrent dans des zones centrales, formant des amas apathiques et silencieux. Ils cessèrent d’interagir normalement, subissant passivement les attaques tout en développant une agressivité dirigée uniquement vers leurs semblables exclus.
Parallèlement émergèrent les « belles » – des souris obsédées par leur toilettage, évitant soigneusement tout contact social, accouplement ou conflit. Leur pelage immaculé contrastait avec la déchéance sociale environnante.
Quand l’abondance engendre la barbarie
La dégradation atteignit son paroxysme avec l’effondrement des structures familiales fondamentales. Les mères, normalement protectrices, abandonnèrent leurs petits ou les tuèrent purement et simplement. Dans certaines zones de l’utopie, la mortalité infantile atteignit 90%.
Les mâles dominants, loin de maintenir l’ordre, sombrèrent dans une violence extrême et gratuite. Ils attaquaient sans provocation, violaient indifféremment mâles et femelles, et s’adonnaient régulièrement au cannibalisme. Cette brutalité ne répondait à aucune logique territoriale ou reproductive – elle semblait jaillir du néant.
Le plus troublant résidait dans la génération suivante. Les jeunes souris qui survécurent à ce chaos grandirent dans un environnement social totalement déstructuré. Privées de modèles comportementaux normaux, elles ne développèrent jamais les instincts reproducteurs ou sociaux de leur espèce.
La population culmina à 2200 individus, puis entama son déclin inexorable vers l’extinction totale. Pendant toute cette apocalypse miniature, la nourriture resta abondante et tous les besoins matériels parfaitement satisfaits.

Le « puits comportemental » : une leçon pour l’humanité ?
Calhoun théorisa ce phénomène sous le terme de « puits comportemental ». Selon lui, quand les rôles sociaux disponibles deviennent insuffisants par rapport aux individus capables de les remplir, l’effondrement devient inévitable. Il extrapolait audacieusement ses conclusions à l’espèce humaine, prédisant un sort similaire si nous atteignions un jour l’abondance totale.
Cette vision apocalyptique séduisit une époque marquée par l’urbanisation massive et les tensions sociales. L’expérience devint un symbole des dangers supposés de la modernité, alimentant les discours sur la « décadence urbaine » et la surpopulation.
La science moderne remet les pendules à l’heure
Cinquante ans plus tard, les scientifiques portent un regard plus nuancé sur Univers 25. Les historiens des sciences, comme Edmund Ramsden, soulignent que l’effondrement ne résultait probablement pas de la densité de population, mais d’interactions sociales pathologiques.
L’analyse moderne révèle un défaut fondamental dans la conception expérimentale : loin de créer une véritable abondance équitable, Calhoun avait involontairement conçu un système où les individus les plus agressifs pouvaient monopoliser les ressources et exclure les autres. Les souris dominantes menaient effectivement des vies normales – seules celles privées d’accès aux ressources développaient des comportements pathologiques.
Cette réinterprétation transforme radicalement la leçon d’Univers 25. Plutôt qu’une mise en garde contre l’abondance, l’expérience illustrerait les dangers de l’inégalité d’accès aux ressources – un parallèle troublant avec nos sociétés humaines contemporaines.
Aujourd’hui, alors que nous disposons théoriquement de quoi nourrir 10 milliards d’individus, les famines persistent à cause de problèmes de distribution, non de production. L’Univers 25 nous rappelle peut-être que le véritable défi n’est pas l’abondance, mais l’équité dans sa répartition.
