Dans un flot continu d’informations anxiogènes sur la santé, où l’on nous parle quotidiennement de microplastiques, de pollution et d’épidémies de cancers chez les moins de 50 ans, une nouvelle majeure vient de percer l’obscurité. Pour la toute première fois de l’histoire, la barre symbolique des 70 % de survie a été franchie. Ce chiffre, issu du dernier rapport de la Société américaine du cancer, n’est pas une simple statistique : c’est la preuve tangible que la science est en train de transformer l’une des maladies les plus redoutées au monde en une pathologie chronique avec laquelle on peut vivre.
Le tournant historique des cinq ans
Le rapport est formel : entre 2015 et 2021, 70 % des patients diagnostiqués d’un cancer ont survécu au moins cinq ans. Pour saisir l’ampleur de cette victoire, il faut regarder dans le rétroviseur. Au milieu des années 1970, ce taux plafonnait à 49 %. En un demi-siècle, nous sommes passés d’une situation où une personne sur deux mourait rapidement, à une réalité où plus de deux tiers des patients franchissent ce cap décisif.
En oncologie, ce seuil des cinq ans est crucial. C’est la référence standard pour mesurer l’efficacité des traitements, car passé ce délai sans récidive, les chances que la maladie revienne s’effondrent drastiquement.
Rebecca Siegel, directrice scientifique à l’American Cancer Society (ACS), résume parfaitement la situation : cette réussite est le fruit de décennies d’acharnement scientifique. Les nouveaux outils thérapeutiques (immunothérapie, thérapies ciblées) ont réussi l’impensable : transformer ce qui était autrefois une sentence de mort immédiate en une maladie gérable sur le long terme.
Même les cancers « intraitables » reculent
L’aspect le plus encourageant de ce rapport concerne les types de cancers historiquement les plus meurtriers. Les gains de survie ne se limitent pas aux cas « simples ».
Le myélome, par exemple, a vu son taux de survie bondir de 32 % à 62 % depuis les années 90. Le cancer du foie a triplé ses taux de survie, passant de 7 % à 22 %. Quant au cancer du poumon, longtemps considéré comme une impasse thérapeutique, il affiche désormais un taux de survie de 28 %, contre 15 % auparavant.
Plus spectaculaire encore : les progrès concernent aussi les stades avancés. Pour l’ensemble des cancers métastatiques ou avancés, le taux de survie à cinq ans a doublé, passant de 17 % à 35 %. Cela signifie que même lorsque le diagnostic est tardif, la médecine a désormais des armes pour prolonger significativement la vie, là où elle était auparavant impuissante. Au total, on estime que ces progrès, combinés à la baisse du tabagisme, ont permis d’éviter près de 5 millions de décès depuis 1991.

Une victoire fragile et inégale
Cependant, il serait dangereux de crier victoire trop vite. Le rapport met en lumière deux ombres au tableau. D’abord, l’incidence de certains cancers (sein, prostate, pancréas) continue d’augmenter, alimentée par nos modes de vie modernes. Ensuite, l’égalité face à la maladie reste un mythe. Les populations marginalisées, notamment les Amérindiens aux États-Unis, continuent de mourir deux fois plus que la moyenne pour certains cancers, faute d’accès à des soins de qualité.
Enfin, ce progrès repose sur un équilibre financier précaire. Les auteurs du rapport lancent un avertissement sévère : les coupes budgétaires menaçant la recherche fédérale et les restrictions d’accès aux assurances santé pourraient briser cet élan.
Shane Jacobson, PDG de l’ACS, rappelle que l’investissement public a été le moteur principal de ces cinquante années de succès. Si les robinets de la recherche se ferment, l’espoir de voir le cancer devenir une maladie du passé pourrait s’évaporer aussi vite qu’il est apparu. Nous sommes à la croisée des chemins : la science a prouvé qu’elle pouvait gagner, à condition qu’on lui en donne les moyens.
