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Histoire : quand la Californie est entrée en guerre pour des œufs

Crédits : Bibliothèque publique de New York via Wikicommons

Alors que la ruée vers l’or amenait de plus en plus de monde à San Francisco à la fin des années 1940, des batailles ont éclaté au sujet d’une denrée rare : les oeufs.  Et c’est une colonie d’oiseaux de mer isolée qui en a payé le prix. 

Les œufs, plus prisés que l’or

Tout commence avec la découverte de grandes quantités d’or à Sutter’s Mill, en Californie, en 1848. La nouvelle se répand et déclenche une énorme vague de migration. Entre 1848 et 1855, plus de 300 000 personnes affluent du monde entier, accostant principalement à San Francisco. En 1850, la population de la ville passe d’environ 800 à plus de 20 000, tandis que des centaines de milliers de mineurs se tournent vers les champs aurifères.

Une telle évolution démographique n’est évidemment pas sans conséquence. Très vite, les agriculteurs ont du mal à suivre le rythme. Résultat, les prix des denrées alimentaires augmentent… et particulièrement celui des œufs, très prisés pour leurs protéines, désormais vendus à un dollar pièce, soit l’équivalent d’environ trente dollars aujourd’hui.

Le manque d’œufs et leur prix exorbitant amènent finalement un pharmacien entreprenant nommé “Doc” Robinson et son beau-frère à se tourner vers les îles Farallon, un petit archipel retrouvé à l’ouest du Golden Gate Bridge. Ces petits îlots de roche très escarpés sont un véritable enfer pour les humains, mais ils sont un repère de choix pour les oiseaux de mer. Chaque printemps, des centaines de milliers d’oiseaux recouvrent ainsi leurs falaises déchiquetées par les éléments, libérant autant d’œufs de toutes tailles.

Toujours est-il que malgré le danger rencontré (ils n’y retourneront plus jamais), les deux hommes récoltent des milliers d’œufs pour les vendre à leur retour. Ils empocheront ainsi plus de 3000 dollars, un vrai pactole à l’époque. La rumeur de leur succès se propage et très vite, d’autres mineurs tentent leur chance, escaladant des falaises abruptes recouvertes de guano et repoussant des nuages ​​de goélands, munis de leurs cordes.

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Crédits : Bibliothèque publique de New York via Wikicommons

Des guerres de gangs

Les œufs du Guillemot de Troïl, connu aussi sous le nom de Guillemot marmette au Canada, sont les plus prisés. Leur coquille en forme de poire est particulièrement épaisse et dure à briser, mais le goût de leur contenu se rapproche de celui des poules, malgré une apparence peu attrayante une fois sur la poêle. Imaginez des blancs toujours translucides et des jaunes très foncés quasiment rouges. Entre 1849 et 1896, plus de quatorze millions de ces oeufs sont alors envoyés à San Francisco, vendus un dollar la douzaine.

Au départ, cette industrie du braconnage reste amicale, mais très vite les tensions naissent. Conformément à la mentalité d’accaparement des terres de l’époque, six hommes naviguent vers les Farallones en 1851 et se déclarent propriétaires par droit de possession. Ils forment alors la Pacific Egg Company et revendiquent les droits exclusifs sur les sites de nidification. Toutefois, leur monopole est contesté. Au fil des années, des gangs rivaux ont commencé à se diriger vers ces îles, désormais impliquées dans une guerre de territoire.

Des bagarres éclataient constamment, allant de la simple brutalité des menaces aux coups de couteau et autres fusillades. Selon IFL Science, le 3 juin 1863, trois bateaux italiens s’approchèrent des îles armés jusqu’aux dents. Les membres de la société Pacific Egg les avertirent de ne pas débarquer, mais les braconniers rivaux ignorèrent la demande. L’un tira dans l’estomac de l’un des hommes de la compagnie, le tuant sur le coup, avant que cinq d’entre eux ne soient eux-mêmes blessés (l’un, ayant reçu une balle dans la gorge, décèdera quelques jours plus tard).

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Collecteurs d’œufs sur les Farallons. Crédits : Islapedia

Les autorités locales avaient beau supplier Washington d’intervenir, les bureaucrates distants ne saisissaient pas l’importance de ces conflits, du moins, pas immédiatement. Finalement, plutôt que d’interdire complètement cette chasse aux œufs qui n’avait à voir avec Pâques, ces derniers ont accordé à la Pacific Egg Company un monopole sur le commerce. Et forcément, les conflits ont continué, décimant au fil des décennies cette colonie d’oiseaux marins autrefois robuste.

S’il y a eu bien des perdants dans cette guerre inhabituelle, ce sont bien ces oiseaux. Après près de quatre décennies de pillage non réglementé, la population des Farallones est en effet passée d’environ 400 000 à 60 000. Leurs “sauveurs” ont été les éleveurs de poulets. Beaucoup s’installèrent à la fin des années 1800 à Petaluma, à quelques kilomètres au nord de San Francisco, proposant des œufs à trente cents la douzaine.

Aujourd’hui, les îles Farallon abritent un sanctuaire d’oiseaux marins avec une population florissante, mais toujours en train de se rétablir.