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Le jour où un bateau russe a joué du classique pour sauver des bélugas

Crédits : Domaine Public

En 1985, les membres d’équipage d’un brise-glace russe ont joué de la musique pour attirer des bélugas dans leur sillage. Mais ils ne leurs voulaient que du bien.

Piégés sous la glace

Nous sommes en 1985, au mois de décembre. Un chasseur tchouktche repère au loin un groupe de bélugas (près de 3000 individus). Enthousiaste, il court prévenir les autres. À cette époque, ces “baleines blanches” représentent en effet la principale source de nourriture pour la communauté. Ensemble, ils convergent sur le site, et réalisent l’ampleur du problème.

Les bélugas avaient manifestement chassé un grand banc de morues dans le détroit de Senyavin, qui sépare l’île Arakamchechen de la péninsule de Tchouktche dans le coin le plus au nord-est de l’Union soviétique. Pour vous situer, nous sommes à environ 200 km de l’Alaska.

Malheureusement, un vent d’est s’était levé, bloquant l’étroit détroit avec de la glace de près de quatre mètres d’épaisseur sur près de quatre kilomètres de long, ne laissant aux animaux que de petites zones d’eau libre pour leur permettre de respirer.

Les bélugas sont adaptés aux mers du nord, mais ils sont capables de couvrir une telle distance sans reprendre un peu d’oxygène. Et avec peu de trous pour autant d’individus, il est rapidement devenu clair que sans intervention humaine, tous ces animaux allaient mourir asphyxiés.

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Crédits : Claude Robillard/Flickr

Le Moskova à la rescousse

Le sort des bélugas fut bientôt rapporté par les journaux régionaux et par les autorités de l’Extrême-Orient soviétique. Des hélicoptères et des experts sont alors dépêchés sur place pour surveiller la scène. De leur côté, certains habitants de la colonie voisine de Yanrakynnot s’empressent d’apporter du poisson congelé pour nourrir les animaux, tandis que d’autres entretiennent comme ils peuvent des trous d’air en creusant dans la glace.

Cependant, avec l’hiver qui s’installe et l’aggravation des conditions attendues, ces actions ne sont que temporaires.

Par chance, la Russie vient de s’offrir un brise-glace finlandais – le Moskova – le plus grand et le plus puissant du genre à l’époque, permettant aux cargos de traverser le détroit de Béring, la voie navigable qui sépare la Sibérie et l’Alaska. Très vite, les autorités se tournent vers le bateau et planifient une mission de sauvetage.

Mais alors que le brise-glace arrive sur place, son capitaine, Anatoly M. Kovalenko, estime que la situation est trop dangereuse et désespérée. Il prend alors la décision de se retirer. Les bélugas, de leur côté, avaient déjà commencé à périr. Alors que tout semble perdu, l’équipage, touché par le sort des animaux, décide qu’il faut quand même agir. Il convainc alors son capitaine. Et le Moskova commença à rompre la glace.

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L’article du New York Times, publié en mars 1985. Crédits : New York Times

Quel meilleur appât que la musique

Il aura fallu plusieurs jours au bateau pour tenter de rejoindre les bélugas. Malheureusement, tous les animaux sont fatigués et traumatisés par l’arrivée du navire. Comment les convaincre de suivre l’équipage dans son sillage avant que la glace ne se referme derrière eux ? Un membre d’équipage fait une suggestion inhabituelle : utilisons la musique. Effectivement, la plupart des cétacés réagissent à la musique.

À court d’options, la Moskova active alors son haut-parleur en diffuse plusieurs musiques à travers le paysage glacé. Finalement, le classique s’avère être le leurre le plus efficace, amenant les bélugas curieux à s’approcher de l’embarcation. Le Moskva entame alors son voyage vers les eaux libres de l’océan, et très vite les animaux comprennent les intentions de l’équipage. Ils rejoindront l’océan quelques jours plus tard.

Ce jour-là, on pense que 2000 animaux sont finalement revenus en haute mer à la fin du mois de février.