L’ascension de SpaceX : une leçon de vision et d’adaptabilité pour l’Europe spatiale

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Le satellite Amos-17 lancé par une fusée Falcon 9 en 2018. Crédits : SpaceX

L’histoire du scepticisme européen envers SpaceX illustre un tournant crucial dans l’industrie spatiale. Initialement critiquée pour ses ambitions jugées irréalistes, notamment la réutilisation des fusées, SpaceX a non seulement concrétisé ces rêves, mais a également redéfini les normes avec des lancements fréquents et abordables. Malgré ses avancées, l’Europe risque donc de perdre sa compétitivité face à cette révolution technologique avec ses approches plus traditionnelles.

Le début du scepticisme européen

Il y a onze ans, lors d’une conférence spatiale à Singapour, une table ronde est devenue emblématique. Elle met en effet en lumière les perceptions contrastées entre l’Europe et SpaceX sur l’avenir de l’industrie des lancements spatiaux. Cette réunion comprenait des représentants de diverses entreprises de lancement, dont Arianespace pour l’Europe et SpaceX pour les États-Unis. Ce fut un moment révélateur qui mit en lumière le scepticisme européen face aux ambitions de l’entreprise américaine qui semblaient à l’époque plus idéalistes que réalisables.

Richard Bowles, chef des ventes en Asie du Sud-Est pour Arianespace, s’était notamment illustré en qualifiant avec une certaine condescendance les objectifs de SpaceX de « rêves ». Selon lui, la réutilisabilité des fusées proposée par Elon Musk n’était en effet qu’une illusion. Proposer un tri de fusée moins de vingt millions de dollars ? Impossible, disait-il.

À ce moment-là, SpaceX n’avait lancé son cheval de bataille, la Falcon 9, que cinq fois. Nous pourrions ainsi comprendre la posture de prudence tenue par les responsables européens face à ces promesses audacieuses. En réalité, et l’avenir le montrera, cette attitude condescendante révélait une profonde incompréhension de la vision et de la détermination de SpaceX.

Barry Matsumori, vice-président senior de SpaceX présent au panel, avait de son côté répondu calmement, arguant que l’entreprise prouverait ses capacités sur le terrain. Et SpaceX a tenu parole.

SpaceX : les rêves devenus réalité

La réutilisation des premiers étages et des carénages de la fusée Falcon 9 a révolutionné l’industrie spatiale. Chaque booster peut en effet désormais être réutilisé jusqu’à vingt fois ou plus, ce qui réduit considérablement les coûts de lancement et augmente la fréquence des missions. Aujourd’hui, la société effectue en effet plus de cent lancements par an, tandis que le prix interne pour un lancement Falcon 9 se situe très en dessous des vingt millions de dollars, ce qui rend les prédictions de Bowles totalement erronées. Cette capacité de réutilisation n’est donc plus un rêve, mais une réalité qui redéfinit les normes de l’industrie.

Pendant ce temps, l’Europe se prépare à lancer Ariane 6 qui sera dès le départ plus coûteuse que la Falcon 9 et n’offrira aucune réutilisabilité. Cette fusée répondra certes aux besoins institutionnels de l’Europe, mais elle ne sera pas en mesure de concurrencer efficacement le cheval de bataille américain.

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Deux boosters latéraux d’une fusée Falcon Heavy en plein atterrissage. Crédits : Spacex

L’Europe (encore) à la traîne

Face à ces avancées, nous pourrions ainsi penser que les responsables européens ont appris la leçon. Cependant, et malheureusement, les récentes déclarations et actions montrent que ce n’est pas le cas. Malgré la reconnaissance par certains, comme Josef Aschbacher, de l’Agence spatiale européenne, de la « crise aiguë » des lanceurs en Europe et du changement de paradigme induit par SpaceX, une résistance au changement persiste.

Toni Tolker-Nielsen, directeur des transports spatiaux de l’Agence spatiale européenne, a notamment récemment déclaré qu’il ne croyait pas que le Starship de SpaceX serait un véritable concurrent, ni même qu’il pourrait changer la donne. Cette déclaration reflète la même attitude observée il y a plus de dix ans. Autrement dit, les responsables européens font l’autruche.

En effet, dire que Starship ne changera pas la donne, c’est ignorer la réalité du marché actuel. SpaceX a prouvé que la réutilisabilité est essentielle pour réduire les coûts et augmenter la fréquence des lancements. Alors que Starship promet de transporter des charges utiles cinq fois supérieures à celles d’Ariane 6 pour une fraction du coût, l’Europe risque de se retrouver encore plus à la traîne.

Au bout du compte, l’absence d’innovation et la réticence à adopter la réutilisabilité montrent un manque de vision qui pourrait une fois de plus coûter cher à l’Europe sur le long terme. Ignorer les leçons de SpaceX et s’accrocher aux méthodes traditionnelles ne fera en effet que renforcer la dépendance à l’égard des acteurs extérieurs.  Les responsables européens doivent se réveiller.