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Anonymous : Retour sur une lutte humaniste et informatique au XXIe siècle

Crédits : Capture vidéo

Alors que la 20ème édition de la Coupe du Monde de football a touché à sa fin il y a quelques jours, le collectif international Anonymous a revendiqué tout au long de la compétition des cyberattaques contre des sociétés parrainant le Mondial. Rétrospective sur un groupe qui ne prend pas le temps de se poser.

Anonymous ou « Les Anonymes » est un mouvement de hackers qui se manifeste notamment sur Internet. A vocation politique, Anonymous regroupe des milliers d’activistes à travers le monde et a pour leitmotiv de « lutter contre les secrets afin de révéler la réalité », parallèlement donc de lutter contre le gouvernement et les sociétés devenues trop monarchiques au désavantage de la démocratie. Ce mouvement revendique également la liberté d’expression, spécialement avec des slogans comme « je pense donc je gêne ». Anonymous est un mouvement associable à d’autres, notamment à Wikileaks et Assange qui ont à peu de choses près les mêmes modes d’action et de pensée.

« Vous pouvez tromper quelques personnes tout le temps. Et, tromper tout le monde quelques temps. Mais, vous ne pouvez pas tromper tout le monde tout le temps » disait le dénommé Lincoln, 16ème président des Etats-Unis. C’est un slogan qui aurait aussi pu être employé par Anonymous. Si le slogan officiel du groupe est « le savoir est libre. Nous sommes Anonymous. Nous sommes une légion. Nous ne pardonnons pas. Nous n’oublions pas. Attendez-nous », il existe pléthore de slogans que le groupe prône sans cesse, mais qui reviennent toujours à la même idée : la revendication de la liberté. Historiquement, si on estime la création du mouvement autour des années 2003-2004, on ne peut pas vraiment dater la constitution du groupe étant donné qu’il n’y a aucun chef revendiqué et que la dimension universelle du groupe change la donne. En effet, Anonymous est tout le monde et personne en même temps et c’est bien sur cette ambiguïté-là qu’ils veulent jouer. Qui ? Quand ? Comment ? Où ? Ce sont autant de questions que de réponses vides, que nous tenterons de creuser.

Anonymous est un mouvement libre réclamant la liberté et celle des citoyens du monde, jusque là rien de bien compliqué. C’est un groupe qui agit seulement par les réseaux et Internet, on peut d’ailleurs trouver un compte Twitter Anonymous pour chaque pays où leur combat tient une cause politique importante. En France, on peut également tomber sur le site officiel des Anonymous rebaptisé « Anonymes », des rencontres et défilements sont organisés avec leurs mêmes membres dans toute la France, la dernière remonte au mois de juin dernier à Paris. Le 5 novembre aussi, les citoyens français et Anonymous ont été appelés à manifester, date symbolique pour le groupe car il s’agit de la mise à mort de leur modèle, Guy Fawkes. Chaque année les Anonymous défilent sous le mot d’ordre de « journée internationale de la désobéissance civile ».  Il faut le préciser, on ne sait pas combien de membres sont liés à la cause mais on estime le nombre à plus d’un millier.

Tout le monde peut être Anonymous. Ce n’est ni un mouvement fixe, ni une association, ce n’est en fait rien de réel, mais objectivement une conviction réelle, un pouvoir dénonciateur, Anonymous peut être tout autant la fille du voisin comme notre coiffeur, c’est un mouvement de buts communs mais sans attaches les uns envers les autres. Chacun est libre de hacker un site en sa propre et libre conscience mais personne ne peut parler d’Anonymous tant qu’il y est rattaché, de manière directe. C’est ce que disait « Vicieux », un célèbre Anonymous français invité sur le plateau TV de « Salut les Terriens » il y a quelques mois sur la chaîne Canal +. C’est une voix de dénonciation anonyme et intouchable d’une certaine manière.

Anonymous c’est donc une conviction politique ; manifester contre le gouvernement de manière à réguler la liberté des citoyens, du peuple qui ont de plus en plus l’impression qu’on abuse d’eux, ils invitent d’une certaine façon à l’insurrection totale en nous envoyant au travers de leurs vidéos des messages comme « vous n’êtes pas des machines », « manifestez-vous », « ne les laissez pas prendre le pouvoir sur vous » ou encore « unissons-nous ». Si on se place au niveau du point de vue du groupe, nous vivons actuellement dans une société quasi-totalitaire et donc on se rend compte très rapidement des orientations politiques du mouvement. On retrouve là une idée un peu anarchiste sur les bords, dans le sens où il y a une négation de l’autorité et des institutions. L’individu veut prendre sa liberté face à l’Etat et sa législation d’une certaine façon. Et incitent donc à l’insurrection plutôt qu’à la révolte pacifique. Ces « lanceurs d’alerte » comme on les qualifie pour leur don à avertir et alerter la population sur certains risques qu’elle encoure, luttent aussi contre d’autres causes politiques, comme le combat contre les illuminati. Il existerait une théorie du complot où selon eux des membres d’une puissance supérieure vivraient en marge ou infiltré dans les plus hauts rangs politiques mondiaux, le but étant de dicter une politique mondiale afin de prendre le pouvoir sur toutes les ressources et peuples du monde.

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Anonymous se définit par ses actions et son Histoire

« Anonymous c’est le masque blanc ». Pourtant d’autres aspects les qualifient d’une manière plus pertinente et c’est à ce moment là que l’on peut apercevoir que leur image est parfaitement contrôlée. Premièrement, ce masque fait l’objet de plusieurs inspirations historiques : à commencer par Guy Fakwes. C’est cet homme d’éducation catholique du XVIIe siècle qui, avec d’autres conspirateurs, a tenté d’assassiner le roi Jacques Ier qui persécutait la religion catholique, il est à ce titre l’un des protagonistes de la « conspiration des poudres », se fait surprendre et est exécuté… après qu’il s’en réchappe une première fois. Il devient ainsi le héros d’une certaine pensée libératrice, combattante, résistante contre toute forme d’agression extérieure et de mise à mort irréfléchie, en fait, contre tout acte politique injustifié et injustifiable. Son visage ou du moins ses gros traits, seront par la suite « empruntés » par ses successeurs. De là, naîtra V pour Vendetta, créé dans les années 1980 par DC Comics. Le principe est simple, inspiré de l’histoire de Guy Fawkes, V est apparenté à un mystérieux justicier tel que Clark Kent en Superman, dont on ne devinerait la véritable identité, on le voit à tort et à travers comme un terroriste alors qu’il suit ses intuitions personnelles et morales tout en sachant distinguer le Bien du Mal. On peut imaginer l’existence de ce personnage fictif autour de la seconde Guerre Mondiale, et pour cause : V est détenu dans un camp de concentration où opposants au pouvoir, homosexuels, juifs et musulmans sont exterminés par Norsefire, le nouveau parti fasciste au pouvoir du Royaume-Uni. Dans ce camp, des expériences médicales sont menées par le docteur Delia Surridge, la plupart n’y résiste pas. Sauf le captif de la chambre V. Il se renforce même au fur et à mesure des tests. Dans le comic, il provoque même une explosion dans sa chambre, joli clin d’œil rendu à Fawkes. Grâce à lui, le chaos règne sur le camp et permet d’exécuter dans le même temps, ses geôliers. Les années qui viendront lui permettront de mûrir sa revanche, revanche de justice et de liberté. Même s’il a causé la mort de dictateurs, il a pu lancer une question au lecteur. Vaut-il mieux se laisser mourir par ceux qui débordent et profitent de leur pouvoir ou alors face à cette menace de instrumentalisée au service de la mise en place d’une forme de terreur en prenant le choix de prendre les armes pour lutter contre cela ?

Le contexte différent, on l’aura deviné, quelques années plus tard, Anonymous se sera largement inspiré de ces différents supports de réflexion et préfèrera agir par réseaux d’internautes, tous connectés à l’autre sans connaître leur véritable identité. Il n’est donc pas surprenant d’entendre que pour les Anons, leur identité est leur bien le plus précieux. Ainsi, ils ne sont repérables et identifiables par aucun critère, tout en ayant le pouvoir de revendiquer des actes de piratage de sites gouvernementaux qu’ils soient nationaux et internationaux. A savoir qu’ils ont également le droit de manifester comme chaque citoyen français et ne peuvent être interpellés par les forces de l’ordre que si la violence prend le pas sur le bon déroulement de la marche de mécontentement. De cette manière, Anonymous n’est pas une menace pour le gouvernement, mais le groupe est craint une fois qu’il a mis son nez dans une affaire médiatisée en ralentissant les procédures, comme ça a été le cas pour la fermeture de MegaUpload. De ce fait, il est arrivé que certaines personnes suspectées d’être des Anonymous ont pu être interpellées en France. En revanche, la mise à main sur les membres d’Anonymous n’est pas un enjeu aussi important que s’ils s’appelaient Julian Assange, par exemple.

Pour certains, Anonymous est une dérive matérialisée des actions d’Assange, fondateur de Wikileaks, du fait qu’ils complètent des actions similaires avec des annonces vidéos. De plus, on sait désormais que les deux groupes ont un certain degré de connivence sans pour autant travailler ensemble, si le cas se vérifiait, la crédibilité des Anonymous serait remise en question, puisqu’ils agissent en retrait de tout autre organisme et association et surtout sans leader déterminé. Comme nous le disions, il existe d’autres acteurs mondiaux qui œuvrent pour le droit et l’accès à la vérité et qui sont notamment recherchés par les États-Unis. Il s’agit, comme vous l’aurez compris, de Julian Assange, ancien espion pour l’Amérique du Nord et qui s’est, il y a quelques temps, retourné contre son propre pays en créant Wikileaks, un leak étant une fuite. Une fuite contrôlée d’informations privées et non destinées à sortir du huit clos. En devenant contre-espion, ils deviennent un désavantage pour leur pays, même une menace. Assange s’est donc constitué une base quelque part en Afrique avant de recueillir le droit d’asile en Russie en début d’année 2013. Et récemment, on a découvert le cas Snowden, où un employé de la NSA a dévoilé les plans de surveillance gigantesques des États-Unis vis-à-vis du monde. Surveillance organisée depuis le lendemain de la Seconde Guerre mondiale.

Acta, la scientologie, la pédophilie, la guerre, la politique totalitaire… Autant de raisons qui font Anonymous exister et contre lesquelles le collectif entend bien combattre au nom de la liberté. Mais aussi et surtout pour des convictions personnelles qui veulent donner une nouvelle vision au monde et montrer qu’on peut, nous aussi contribuer au changement mondial d’une politique plus tournée et contrôlée par le peuple. Internet est peut-être cette solution alternative à la politique qu’on ne fait plus que voir et dont on ne peut plus donner son avis, et selon eux c’est pour regagner le pouvoir qui nous est dû une bonne fois pour toutes. Anonymous est dans ce sens une idéologie peut être trop subjective et il faudrait pour cela réussir à garder les pieds sur terre et voir si, à long terme le projet pourrait perdurer et gagner encore plus d’importance.

Membres d'Anonymous, New York, à l'occupation de Wall Street. L'affiche dit « Les corrompus nous craignent. Les honnêtes nous soutiennent. Les courageux nous rejoignent. ». Crédits photo : David Shankbone
Membres d’Anonymous, New York, à l’occupation de Wall Street. L’affiche dit « Les corrompus nous craignent. Les honnêtes nous soutiennent. Les courageux nous rejoignent. ». Crédits photo : David Shankbone

Quel avenir pour Anonymous

Anonymous a rempli plusieurs de ses objectifs les années précédentes et a ainsi su montrer son monopole et sa présence sur la Toile et ce, de façon mondiale. Aussi, si l’on peut peut y voir à ce mouvement aucune issue car être gendarme du web est sans fin, on peut aussi se poser la question sur les limites du mouvement. En ont-ils ? Peuvent-ils assurer la police du web et juger à leur manière ce qu’il est préférable de hacker ou non ? Peut-on les laisser se fier à leur libre jugement et ainsi commettre le bien comme le pire sur le net ? Jusqu’où va leur notion de liberté ? Ce sont autant de questions que de réponses inachevées. Irrémédiablement, Anonymous suscite autant d’interrogations que de craintes. Comme nous l’évoquions, l’État est plutôt modéré quant aux Anonymous, mais connaissons-nous vraiment l’avis des citoyens, ceux pour lesquels Anonymous combattent, et de surcroît, ceux qui utilisent le même support, Internet, dans leur quotidien ? Comment sont-ils donc vus par les citoyens du monde fréquentant assidûment le net ?

Pour cela, nous avons procédé à un sondage. En même temps que la technologie évolue, l’utilisation d’Internet se diversifie. De ce fait, on remarque la tranche d’âge qui est la plus amenée à utiliser le web est celle des 18-25 ans. C’est donc vers cette tranche d’âge que nous avons orienté notre sondage datant de décembre 2013. Selon Julie, 19 ans, étudiante en L1 information et communication, Anonymous annonce « des choses qu’ils ne font pas et ne revendiquent pas suffisamment leurs actions spéciales. Ils n’approfondissent pas leurs actions. » Avis partagé par Fanch, étudiant en master de droit : il estime que « le mouvement n’agit pas assez en profondeur, c’est-à-dire, il ne s’attaque pas à la politique. Ils aident mais il y a des défauts. Ils sont une sorte d’anarchistes en marge de la société, action bénéfique qui tarde à devenir concrète. » Pour Maxime, étudiant fréquentant de manière quotidienne Internet, il est assez d’accord avec le principe Anonymous. « Le problème c’est que ce n’est pas un organisme clairement identifié donc on se perd. Ils n’ont pas d’autorité, pas de chef. » Contrairement à Wikileaks qui est « plutôt un combat politique. Anonymous s’attaque plutôt au système dans sa totalité, leurs actions sont plus symboliques qu’autre chose. Par contre, celles d’Assange sont concrètes et Wikileaks dispose d’une image (Assange) qu’Anonymous n’a pas. »

A partir de ces avis, on peut voir que la plupart des internautes se sent mobilisée pour la cause, et surtout informée d’une manière plus importante que les médias nous ont livré ces informations, c’est à dire qu’ils ont du se renseigner plus en amont sur le projet puisque ça nous concerne tous. Et pourtant… Sur 12 personnes interrogées, 5 n’ont pas d’avis. Et pour Titouan, lycéen en Terminale S, le collectif ne les inspire pas tellement. Et pour cause. « Le masque est devenu une image quasi-commerciale ». On peut en effet le retrouver dans n’importe quel magasin de fêtes et l’acheter pour une somme modique. Louise, étudiante en première année de DUT journalisme renchérit : « C’est beaucoup de bruit pour rien parce que concrètement, je ne vois pas de quelle façon ils pourraient changer le monde. »

Mais si on voit le mouvement de manière objective, non engagé ni extrémiste, pour Mervé, qui entame des études de droit à Rennes, elle estime que « ça rassure les gens qu’il y ait des cyber-guerriers qui se bougent un peu. » Mais encore faut-il que ces personnes-là soient conscientes qu’un collectif au nom d’Anonymous puisse exister. En effet, on relèvera pour une étudiante en Lettres son propos : « Anonymous ce sont les gens qui portent le masque de la commedia dell’arte c’est ça ? » Et nous terminons notre sondage par une réflexion assez intéressante d’Agathe, étudiante en licence de sociologie et politique à la Sorbonne à Paris. « Je suis d’accord avec le concept Anonymous. Ils défendent la liberté d’expression. Anonymous, c’est la possibilité qu’il y ait quelque chose qui surveille les États, qui informe. En bref, quelque chose qui rend la monnaie de leur pièce aux gouvernements qui pensent que ce sont qui nous espionnent, mais il prouvent que le contraire est aussi possible en maîtrisant les outils de hacking et en les espionnant à leur tour. La méfiance va donc dans les deux sens. »

Ce sondage auprès de l’opinion publique nous montre deux choses : il y a d’un côté une population informée qui semble être mobilisée avec les actions du mouvement, et il y a d’un autre côté les personnes qui n’ont pas d’avis ou alors aucun intérêt à porter au collectif, signe qu’il a peut être été un mouvement de forte intensité durant l’année 2011 mais qui aujourd’hui montre un signe de faiblesse, notamment dans le statut du groupe qui devrait, selon la majorité, « s’affirmer » et tendre enfin à « quelque chose de politiquement concret ».

Anonymous devient populous

Le groupe dit bien ne pas vouloir renoncer à leur anonymat « Nous risquons parfois de lourdes sanctions pénales, il n’est donc pas déraisonnable que nous protégions tous nos identités. » Mais s’agit-il d’une tactique politique ? Tenir le rôle d’un soldat sous une cape invisible et frapper dès lors que l’ennemi lui intime inconsciemment de les attaquer ? « Il faut bien se rendre compte que nos moyens pour lutter contre les gouvernements et les lobbies sont quasi-nuls ». Le groupe a pleinement conscience d’un certain manque de visibilité, mais encore faut-il qu’ils réfléchissent enfin à une stratégie commune, qui verrait ainsi une réflexion de base et qui enfin, indiquerait l’ordre des priorités du groupe.

Rédigé par Lucile Moy

Article publié à l’origine sur Le Journal International (voir plus d’articles), partenaire du CitizenPost