Les animaux gays : courants, mais largement ignorés par la science. Pourquoi ?

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Crédits : Coral_Brunner/iStock

Les relations sexuelles entre animaux de même sexe ont été rapportées chez plus de 1500 espèces (manchots, bonobos, gorilles, dauphins, albatros, lions, macaques japonais, etc.) avec de premières observations dès le XVIIIe et de XIXe. Néanmoins, malgré de vraies avancées au cours du XXe et du XXIe siècle, l’idée selon laquelle les animaux gays sont rares a persisté à travers les siècles, apportant des arguments et nourrissant également au passage les débats éthiques autour de l’homosexualité humaine. Le 20 juin 2024, en plein mois des fiertés LGBTQ +, une équipe de chercheurs s’est toutefois penchée sur le sujet et révèle que si les animaux gays ne sont pas rares, c’est plutôt du côté de la science qu’il faut chercher les causes du silence sur l’homosexualité dans le monde animal.

Il y aurait en effet un fossé entre le caractère courant que revêtent ses relations et la fréquence à laquelle elles sont mentionnées.

Les animaux gays, peu rapportés, mais fréquents

Pour ces recherches publiées dans Plos One, une équipe pluridisciplinaire de chercheurs canadiens, polonais et américains mêlant anthropologie et biologie a effectué la méta-analyse de 65 études publiées par le passé sur le comportement de plusieurs espèces animales (rats, écureuils, ratons laveurs, singes, éléphants, orques, mangoustes, coatis roux et autres mammifères) et ont interrogé les scientifiques qui en sont à l’origine grâce à un formulaire en ligne. Leurs conclusions portent ainsi sur les primates (étudiés dans 83,6 % des cas), des carnivores (6,9 %), des rongeurs (4,1 %), des proboscidés (2,7 %) ainsi que des artiodactyles (2,7%).

De cette cohorte, il est ressorti que pas moins de 76 % des scientifiques sondés ont observé un comportement homosexuel chez les animaux. Ces observations pouvaient aussi bien concerner le fait de monter sur un partenaire du même sexe, de le pénétrer, de toucher ses parties génitales ou encore d’avoir un rapport oral avec lui. Les données recueillies suggèrent aussi que la copulation entre mâles est la plus observée dans la nature (dans 66,1% des cas) et 42,9% de ces comportements impliquaient des juvéniles qui jouaient.

Toutefois, comme le montre le graphique ci-dessous, seuls 46 % de ces chercheurs ont ensuite collecté des données à ce sujet (fréquence des observations, etc.). Par ailleurs, ceux qui en parlaient dans leurs travaux n’étaient au final plus que 18,5 %. Pour finir, parmi les 44 espèces identifiées comme ayant eu des rapports gays parmi les travaux étudiés, il n’existait aucune donnée à ce sujet pour 39 % d’entre elles, tout du moins en l’état des connaissances des interrogés.

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Crédits : Karyn A. Anderson et coll./Plos One, 2024 – Traduction par SciencePost.fr

Pourquoi la science est-elle si frileuse lorsqu’il s’agit de parler d’animaux gays ?

Plusieurs raisons complexes peuvent expliquer le manque de publications scientifiques à ce sujet. Avant toute chose, les chercheurs à l’origine de cette méta-analyse précisent que les scientifiques interrogés qui s’identifiaient comme appartenant à la communauté LGBTQ+ n’étaient « ni plus ni moins susceptibles d’étudier le sujet ». Ils expliquent que ce manque de données est lié en partie à une réticence « due à la conviction qu’un tel comportement est trop rare pour justifier une étude plus approfondie ». Pourtant, cette nouvelle analyse leur donne tort, la majorité des sondés ayant observé des comportements homosexuels.

Les sondés ajoutent également « qu’il ne s’agissait pas d’une priorité de recherche de leur laboratoire » et évoquent un manque d’intérêt quant à ce phénomène jugé comme trop anecdotique par les journaux scientifiques. À cause de ce biais, ces revues privilégient les études systématiques et publient moins les recherches sur l’homosexualité animale.

Des considérations sociales et politiques

À ces considérations déjà décourageantes pour les scientifiques s’ajoutent aussi les lois anti-homosexuels en vigueur dans beaucoup de pays. En effet, « les chercheurs qui travaillent dans des nations où l’homosexualité est criminalisée peuvent être moins enclins ou ne pas avoir la possibilité de publier des études sur ce sujet s’ils veulent garder de bonnes relations de travail dans la région », explique l’étude. Elle conclut ainsi que « les valeurs politiques ou sociales des institutions pour lesquelles les chercheurs travaillent peuvent entraver leur capacité à publier sur ce sujet. »

Le paradoxe de Darwin et les animaux gays

D’après la méta-analyse, le manque de données sur l’homosexualité dans le règne animal est aussi à mettre en lien avec le paradoxe de Darwin. Si l’on considère les questions de survie et de reproduction évoquées par Charles Darwin, l’homosexualité observée chez de nombreux animaux peut sembler contradictoire et contre-productive.

Cependant, d’après la science, ces comportements pourraient offrir des avantages indirects (renforcer les liens sociaux, aider à l’éducation des jeunes ou à la survie du groupe), ce qui pourrait finalement favoriser la propagation des gènes partagés. Ainsi, l’homosexualité pourrait avoir une valeur adaptative indirecte. Chez les cygnes noirs, les mâles peuvent par exemple se faire la cour, voler les œufs d’une portée hétérosexuelle et les élever ensemble. Ce comportement étrange assure plus efficacement la survie des bébés que chez les couples hétérosexuels, et favorise ainsi plus globalement la survie de l’espèce.

Néanmoins, l’existence de ce paradoxe persiste même dans la littérature scientifique récente et entrave également la recherche sur l’homosexualité bien qu’elle reste présente chez tous les groupes d’animaux.

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Crédits : DaylightLoren/iStock

Un silence étrange sur un phénomène naturel

Jusqu’à aujourd’hui, les animaux gays ont été considérés comme des exceptions rares ou non naturels. Et même s’il existe de plus en plus de preuves que cette vision est erronée, les scientifiques déplorent le silence de la science sur le sujet, d’autant que cette croyance fausse semble aussi s’étendre chez les humains. Karyn Anderson, l’autrice principale de ces recherches et anthropologue à Toronto (Canada), pense donc qu’il faut corriger cela. « Une chose dont on peut être sûrs, c’est que les comportements sexuels entre animaux de même sexe sont répandus et naturels dans le règne animal. »

Josh Davis, du Musée d’Histoire Naturelle de Londres et auteur du livre A Little Gay Natural History, partage cette vision. En effet, il affirme qu’« environ 1 500 espèces ont été observées présentant des comportements homosexuels. Mais il s’agit certainement d’une sous-estimation, car ces comportements sont relevés dans presque toutes les branches de l’arbre de l’évolution : araignées, calamars et singes. De plus en plus de recherches suggèrent que c’est normal et naturel chez presque toutes les espèces. […] C’est probablement plus rare d’être une espèce complètement hétérosexuelle. »

Julia Monk, écologue à l’Université de Californie à Berkeley (États-Unis), estime quant à elle que « nous ne devrions pas nous baser sur ce que les animaux font ou ne font pas pour établir des normes de comportement humain. Mais il est important de mieux étudier le mode de vie des animaux et de se demander dans quelle mesure notre compréhension du monde naturel a été limitée par notre propre imagination sociale. »

Retrouvez l’étude complète ici.