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Des anguilles électriques surprises en train de chasser en groupe pour la première fois

L'anguille électrique ( Electrophorus voltai ) dans la rivière Xingu. Crédits : L. Sousa

Dans les profondeurs du bassin brésilien de l’Amazone, des scientifiques ont observé des dizaines d’anguilles travaillant ensemble pour chasser dans un petit lac. Jusqu’à présent, ces poissons étaient pourtant considérés comme très solitaires.

Pouvant mesurer jusqu’à 2,5 m de long, les anguilles électriques sont connues depuis environ 250 ans. Notez que si nous pensions que tous les spécimens observés appartenaient à une même espèce, de récentes analyses faites en Amazonie ont en réalité révélé trois espèces bien distinctes, chacune présentant des formes, des facteurs génétiques et même des capacités de production de décharges électriques différentes (entre 800 et 900 volts).

Ceci étant dit, ces anguilles ont longtemps été considérées comme des prédatrices exclusivement solitaires. Toutefois, là encore, nous pourrions avoir eu tort. De nouvelles recherches suggèrent en effet que ces animaux peuvent chasser en groupes pour “taser” leurs proies.

Une centaine d’anguilles travaillant ensemble

Ces premières observations ont été réalisées en 2012. À l’époque, Douglas Bastos, de l’Instituto Nacional de Pesquisas da Amazônia à Manaus, au Brésil, s’était rendu au bord de la rivière Iriri, dans le bassin amazonien, pour explorer et échantillonner la biodiversité de la région. Un jour, alors qu’il analysait un petit lac relié à la rivière, il a observé une centaine d’anguilles électriques se glisser à l’intérieur.

Plus surprenant encore, elles semblaient travailler ensemble dans le but de rassembler de petits poissons Tétra en boules serrées avant de leur infliger plusieurs décharges. Les anguilles n’avaient plus qu’à ramasser tous les morceaux étourdis qu’elles pouvaient.

Carlos David de Santana, ichtyologiste au Musée national d’histoire naturelle du Smithsonian et auteur principal de la nouvelle étude, a jugé ces observations “choquantes”, lorsqu’il en a entendu parler pour la première fois. Et pour cause : ce comportement est extrêmement rare chez les poissons. Seules neuf espèces dans le monde sont en effet connues pour opérer de cette manière.

Des études de suivi réalisées au cours de ces dernières années ont permis d’amasser des données confirmant que cette “nouvelle” technique de chasse observée en 2012 n’était pas un événement “ponctuel”.

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Des anguilles électriques dans la zone de chasse. Crédits : Douglas Bastos

Une technique éprouvée

D’après ces observations, dont les détails sont publiés dans la revue Ecology and Evolution, ces anguilles commencent à s’activer au crépuscule après s’être reposées durant la journée. Elles se regroupent alors et nagent en formant un grand cercle avant de rejoindre leurs proies qu’elles rassemblent et repoussent vers le fond. Ensuite, plusieurs anguilles se lancent et libèrent une décharge puissante, donnant au reste du groupe une chance d’avaler les poissons paralysés. L’opération se répète ainsi plusieurs fois, jusqu’à ce que tout le monde soit rassasié.

On ne sait pas encore précisément pourquoi ces anguilles électriques s’appuient sur cette stratégie de chasse. D’après les auteurs, il est possible que la traque en solitaire soit moins efficace dans l’environnement de ce petit lac en particulier. Dans les basses terres de la forêt tropicale humide, les rivières sont en effet plus larges et les poissons abondants à manger. Chasser en solitaire est donc privilégié. En revanche, dans les hautes terres où ces anguilles ont été repérées, les proies se font plus rares. Aussi, le fait de chasser en groupe pourrait maximiser les chances de pouvoir se nourrir.

À l’avenir, les chercheurs souhaitent en apprendre davantage sur la coordination de ces chasses en groupe. La technique n’a en outre été observée que chez l’une des trois espèces d’anguilles électriques, Electrophorus voltai. Des travaux futurs pourraient nous dire si les deux autres espèces peuvent ou non opérer de la même manière. Enfin, les auteurs se demandent si les membres de ce groupe de chasse sont un groupe familial. Pour répondre à cette interrogation, un échantillonnage génétique sera en revanche nécessaire.