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Comment La Reine des Neiges et General Motors ont permis de résoudre l’intrigante affaire du “col Dyatlov”

Crédits : The Dyatlov Memorial Fondation

Des simulations d’avalanches fondées en partie sur des crashs-tests de General Motors et des animations utilisées dans le film La Reine des Neiges pourraient expliquer la mystérieuse affaire du “col Dyatlov”.

Drame dans l’Oural

Le 23 janvier 1959, dix membres de l’Institut polytechnique de l’Oural d’Iekaterinbourg chaussent leurs skis, direction “l’inconnu”, dans le nord de l’Oural. Au cours de l’expédition, l’un d’eux souffre de douleurs articulaires et rebrousse chemin. Mené par Igor Dyatlov, étudiant en ingénierie de 23 ans, le reste du groupe poursuit sa route.

Le 1er février, l’équipe établit son camp sur les pentes enneigées de la Kholat Saykhl. En témoignent la pellicule photographique et les journaux intimes découverts sur place. Ensuite, plus rien. Plus de nouvelles pendant plusieurs semaines.

Une mission de secours est alors organisée. Sur place, les enquêteurs ne retrouvent qu’une tente quasiment enterrée sous la neige et découpée de l’intérieur. Les corps des membres de l’expédition se révèleront au cours des semaines suivantes dans un rayon de 1,5 km, à la faveur de la fonte des neiges. Certains sont dévêtus, d’autres ont le crâne et la poitrine brisés. Il manque également les yeux d’une des victimes, la langue et les yeux d’une autre.

L’enquête criminelle menée à l’époque conclut à une mort causée par une “force naturelle inconnue” avant d’être passée sous silence. Naturellement, il n’en faut pas moins pour susciter l’intérêt du grand public. Que s’est-il passé ? Qui est responsable ?

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La tente telle qu’elle a été trouvée le 26 février 1959. Crédits : Anonyme / Soviet investigators

Militaires, yétis, extraterrestres ou avalanche

Très vite, certains blâment l’État. Peut-être, arguent-ils, que les autorités soviétiques ont tué les randonneurs parce qu’ils sont tombés sur une expérience top secrète. Ou peut-être ont-ils été touchés par les débris d’un test d’armes ? Pendant ce temps, d’autres parient sur une attaque de yéti ou d’extraterrestres.

L’affaire est ainsi restée telle quelle pendant soixante ans, inspirant des livres, des films et autres émissions de télévision, avant que les médias ne s’y intéressent à nouveau en 2019. Dans la foulée, les autorités russes rouvrent le dossier et pointent la thèse de l’avalanche. Problème : le rapport n’évoque aucune explication claire des circonstances de cette coulée de neige. D’ailleurs, la pente n’était pas très inclinée et il n’avait même pas neigé cette nuit-là. Aussi, les doutes ont persisté.

Plus récemment, deux scientifiques, Alexander Puzrin, spécialiste en géotechnique à l’École polytechnique de Zurich, et Johan Gaume, directeur du Laboratoire de simulation des avalanches à l’École polytechnique de Lausanne, se sont penchés sur le dossier. Leurs conclusions, publiées dans la revue Communications Earth and Environnment, avancent la même hypothèse de l’avalanche, mais la soutiennent avec des modèles et des données.

Un bloc de neige de cinq mètres de diamètre

Pendant plusieurs mois, les deux hommes ont fait équipe pour créer des modèles analytiques et des simulations informatiques. Rapidement, ils constatent l’argument de l’inclinaison trop faible de la pente ne tient pas. En réalité, elle avoisinait les 30°, soit le minimum requis pour de nombreuses avalanches.

Les rapports de l’enquête initiale décrivaient également une couche de neige sous-jacente qui ne s’était pas agglomérée, formant une base fragile sur laquelle une grande quantité de neige pouvait facilement glisser. Pour installer leur tente, les membres de l’expédition auraient alors déblayé cette couche de neige.

Toutefois, pour qu’une avalanche se produise, de la neige doit tout de même s’accumuler. Les bulletins météo n’en prévoyaient pas le soir de l’incident. En revanche, il y avait de fortes bourrasques de vent capables de transporter de grandes quantités de neige depuis les hauteurs.

Selon les simulations informatiques, l’avalanche qui s’en suivit aurait été de petite taille, impliquant un bloc de matière gelée d’à peine cinq mètres. La neige entrainée par l’avalanche aurait ainsi comblé l’espace dégagé pour l’établissement de la tente avant d’être rapidement enseveli sous une couche de neige fraîche.

Cependant, une question persiste : comment un phénomène de cette taille a-t-il pu causer des blessures aussi graves ?

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Le guide de l’expédition, Igor Dyatlov. Crédits : Courtesy of the Dyatlov Memorial Foundation

Des appuis inhabituels

Pour tenter d’y répondre, les chercheurs se sont basés sur des sources inhabituelles. Johan Gaume s’est en effet souvenu avoir été impressionné par la manière dont le mouvement de la neige avait été représenté dans le film d’animation La Reine des Neiges. Il s’est donc tourné vers le spécialiste ayant travaillé sur les effets spéciaux du film de Disney. Le chercheur s’est ensuite inspiré de ces conseils pour modifier le code d’animation de la neige dans ses modèles visant à simuler l’impact de ces coulées de neige sur le corps humain.

Pour poursuivre, le duo avait besoin d’estimer de manière réaliste les forces et pressions exercées par une telle avalanche sur le corps humain. Cette fois, ils se tournent vers le constructeur automobile américain General Motors (GM) qui, bien avant l’arrivée des mannequins, avait soumis plusieurs cadavres à différentes pressions exercées à plusieurs vitesses dans les années 70.

Certains des cadavres utilisés pour ces tests avaient été renforcés avec des supports rigides, ce qui arrangeait les chercheurs. En effet, les membres de l’expédition avaient installé leur lit sur leurs skis. Ainsi, l’avalanche aurait dû heurter une cible exceptionnellement rigide au moment de frapper. Les expériences de General Motors pouvaient donc servir à étalonner les modèles d’impact avec précision.

Ces informations en main, les chercheurs ont finalement démontré qu’un bloc de neige lourde mesurant presque cinq mètres de long aurait pu infliger les blessures constatées sur les cadavres retrouvées.

“Certaines zones d’ombres subsisteront toujours”

Après la tombée de l’avalanche, les scientifiques spéculent que les membres de l’équipe sont sortis de la tente en la découpant avant de se mettre à l’abri à plus d’un kilomètre de là, après avoir descendu la pente. Ceux qui étaient blessés n’ont pas été retrouvés autour de la tente. Il est donc possible qu’ils se soient déplacés tout seuls ou, plus probable, qu’ils aient été déplacés par leurs amis pour tenter de les sauver.

Notez que les deux chercheurs ne prétendent pas avoir résolu le mystère de manière définitive. Ils avancent ici une explication plausible basée sur des modèles concrets. “Évidemment, certaines zones d’ombres subsisteront toujours“, reconnaît Johan Gaume.

Certains éléments entourant leur mort continuent toutefois d’interroger, comme le fait que plusieurs individus étaient dévêtus (le déshabillage paradoxal pourrait être une explication). Plusieurs corps étaient également radioactifs. Ici, la présence de thorium dans les lanternes de camping pourrait être une piste. Quant aux yeux et à la langue manquants, la piste des charognards est privilégiée.