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Entretien avec Jeremy Saget, dernier Français en lice pour le projet Mars One

Crédits : NASA

Ce lundi, la fondation Mars One qui ambitionne d’installer une colonie permanente sur Mars  a dévoilé les noms des 100 candidats retenus pour débuter l’entraînement dans une réplique de la future base martienne. Parmi eux, seul un Français reste en lice, Jeremy Saget, Bordelais et médecin aérospatial de 37 ans.

1.     Tout d’abord, la première chose qu’on aimerait savoir c’est dans quel état d’esprit tu es suite aux résultats ? Est-ce la concrétisation de ta candidature et comment tes proches ont-ils réagi ?

C’est en effet la concrétisation d’un rêve, lorsque le rêve se frotte à la réalité. Je vibre et ressens comme une réduction de paquet d’ondes… Je suis persuadé que le futur se tient, là, parmi nos songes, et que certains valent plus que la peine d’être vécus, ceux, sincères et récurrents, qui ont du sens. Mes proches me connaissent par cœur, cela fait 17 ans que je m’enthousiasme. Le premier texto que j’ai reçu, c’est « bravo, l’apesanteur, la solution aux pieds plats ». C’est vrai que j’ai les pieds un peu martiens.

2.    Qu’est-ce qui t’a conduit à postuler pour cette mission (motivations) ? Comment appréhendes-tu le fait de quitter définitivement la Terre si tu es choisi ?

Lorsque j’avais 2 ans, j’affirmais vouloir être « savant », la soif de connaître sans doute. Ensuite j’ai voulu être cascadeur, et à 5 ans je trouvaisunnamed-2 qu’astronaute était une belle synthèse de vocation ! Puis j’y suis toujours revenu, mais il y a des métiers qui ne paraissent réalistes qu’à des idéalistes comme moi. Sans doute un grand-père pilote de chasse, formés aux États-Unis et lui-même candidat astronaute à la fin des années 60’ a eu une petite influence… À 20 ans, à l’occasion de la mission Mars Pathfinder, je suis tombé sur un article sur la future mission habitée vers mars, projetée à cette époque à 2020 (depuis von Braun, on prévoit une mission habitée « dans 30 ans ») et j’ai alors compris que notre génération, pour la première fois de l’humanité (!), verrait l’homme sur Mars, le spatiopithèque, le début de l’homme universel, une espèce multi-planétaire quoi. Un peu comme une révélation, une prise de conscience à la « overview effect » décrit par les astronautes. J’ai promis de m’y consacrer d’une manière ou d’une autre, de vivre cela de près, un peu moins de 1m90 si c’est possible ! Il s’agit quand même de passer d’un monde fermé, fini en apparence, à un monde ouvert, infini. Sortir du berceau. C’est la nature de l’homme d’explorer, se dépasser, s’aventurer. C’est un destin collectif et je pense qu’il faut inspirer les nouvelles générations, réenchanter le monde. J’ai développé une foi dans ce projet, parce que c’est cohérent avec ma vision, une convergence de mes passions pour la science, la technologie, l’humanité. Et j’en accepte tous les paradoxes.

3.    Comment s’est passé l’entretien ? Nous n’avons pas eu beaucoup d’information sur son déroulement. Combien de temps a t’il duré, où s’est-il passé et quelles ont été les questions qui t’ont été posées ? 

Nous étions soumis à une clause de confidentialité, pour les sélections futures. Mais il s’agissait d’affiner le profil psychologique et les motivations du candidat, d’évaluer les connaissances sur la planète Mars, les technologies spatiales, le projet Mars One lui-même sur un plan très technique, de tester la pertinence, l’adaptabilité, la résistance au stress du candidat.

4.    Comment expliques-tu que ta candidature ait été retenue ? Quels conseils donnerais-tu à celles et ceux qui souhaitent postuler à l’avenir ?

Je pense qu’être médecin aérospatial en ce qui me concerne a joué largement en ma faveur, mais ce n’est pas le bagage qui prévaut, d’ailleurs il faut voyager léger…

En somme, il est plus aisé d’exclure— « select out » que d’inclure — « select in » sur la base de certains critères. J’ai donc sans doute évité le couperet sur différents aspects cruciaux.

Bref, s’attendre à l’inattendu, rester soi-même, se connaître et vibrer d’une passion sincère. Je suis resté surtout loyal à ce que je sais de moi.

Il faut, à mon avis, penser qu’on peut changer le monde, un peu, sans naïveté, avoir confiance, vouloir se dépasser, avoir le goût les défis, le sens de l’engagement.

5.    As-tu des informations sur la suite du processus ? Date et lieu de l’entraînement physique ?

Le défi principal est d’ordre psychologique. Le Dr Kraft, qui a une grande expérience en matière de missions en conditions extrêmes d’isolement a donc listé un certain nombre de critères psychologiques relevants sur le plan individuel.

Mais il s’agit de sélectionner les bons groupes, avec les bonnes dynamiques inter-individuelles, multiculturelles. Ce sont les défis des prochains rounds. Profils psychologiques poussés, challenges en groupe, puis simulations avec déclinaisons de bases martiennes depuis la version alpha, encore accessible et peu contraignante pour l’entraînement précoce jusqu’aux simulations reproduisant au mieux sur Terre les conditions martiennes, dans les années à venir. Pas de précision sur les dates et les lieux pour l’instant. Processus incrémental et heuristique. À contre-courant comme tous les changements de paradigmes et les coups de génie…

6.    As-tu des contacts avec les autres candidats ? Nous savons que c’est un groupe de 4 personnes qui sera envoyé, y’a t’il donc déjà des affinités qui apparaissent ?

Je n’ai jusqu’à présent que des contacts via les réseaux sociaux, j’ai donc tout plein d’amis… J’ai en fait hâte de retrouver bientôt la fine équipe pour partager plus encore que cette originale passion commune, du spatial au moins spacieux, et pour voir comment ça mars entre nous.

7.    Pour finir, que crains-tu le plus dans ce projet (entre le côté téléréalité, la formation qui va durer une dizaine d’années, le voyage de 7 mois, la vie sur place…)

Ce que je pourrais craindre d’abord, c’est l’incompréhension de celui qui juge sans connaître…

C’est ensuite à nous de démontrer que, bien loin de la téléréalité telle que nous la connaissons aujourd’hui qui n’a rien de « réel », s’agissant de mises en scène d’extimités assez vides de sens, il est possible de médiatiser une réalité inspirante où convergent aventures humaines, sciences, technologies, créativité, solidarité, effort collectif. Les évènements médiatiques globaux positifs représentent certainement une synchronisation à valeur ajoutée, et j’ai bien espoir que les yeux des jeunes générations pétillent plus par le reflet des étoiles que ceux des paillettes.

La formation et l’entraînement, en ce qui me concerne, c’est vraiment la partie sympa de l’aventure, je suis un éternel curieux étudiant, c’est vraiment mon truc.

Ce que je crains le plus en effet, en pleine conscience, c’est le voyage vers Mars, avec mention spéciale pour l’EDL (« 8 minutes de terreur »), puis la vie sur place ISRU, avec tous ces défis inédits qui nous attendent, avec cette « pale blue dot » dans le ciel rouge et poussiéreux, c’est un peu le paradoxe du frisson, vous ne trouvez pas ? Là où j’irai, je serai.

Entretien avec Jeremy Saget, dernier Français en lice pour le projet Mars One
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