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Polémique : des scientifiques d’Harvard se réunissent secrètement pour parler d’un génome humain artificiel

Quand il s’agit d’économie ou de politique, nous sommes habitués à ce qu’il y ait une part de secret. Néanmoins, lorsque 150 scientifiques, avocats et autres entrepreneurs se réunissent le 10 mai à Harvard (Boston) à l’écart des médias pour parler de la création d’un « génome humain synthétique » (le Larousse définit le génome comme l’ensemble du matériel génétique, c’est-à-dire des molécules d’A.D.N., d’une cellule), cela a de quoi surprendre, et pas que les plus fervents lecteurs d’Aldous Huxley et son livre Le meilleur des mondes. Une conférence secrète a en effet de quoi alimenter des fantasmes et faire marcher l’imagination sur des possibilités de clonage ou de créer des êtres humains en cuve. Avec la question des avancées technologiques qui vont toujours plus loin, les questions éthiques et les inquiétudes sont aussi souvent de mise. Mais de quoi s’agissait-il en réalité ?

La question qui était au cœur de la discussion a été la manière de créer à partir de rien du tout un génome intact qui comprend le code génétique d’un humain. Pour George Church, un chercheur à l’école médical de Harvard qui a aidé à organiser l’événement, cette idée va plus loin que la simple question de « lire » le matériel génétique, il s’agit à présent de « l’écrire ». N’oublions pas que pour l’heure, synthétiser l’ADN est difficile et peut être sujet aux erreurs. Synthétiser un gène ou un génome entier offrirait l’opportunité de faire encore plus de manipulations sur l’ADN. Aujourd’hui, des entreprises utilisent des organismes tels que les levures pour faire des produits chimiques comme des parfums ou des arômes. Cela ne requiert pas seulement l’ajout d’un gène à la levure (comme pour faire de l’insuline), mais aussi plusieurs gènes pour créer entièrement une production chimique dans la cellule. Ce type de bricolage pourrait être facilité s’il était possible de synthétiser de l’ADN à partir de rien.

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Drew Endy, professeur associé en bio-ingénierie à Standford et Laurie Zoloth, professeur d’éthique et sciences humaines médicales ont publié une critique questionnant le sujet de cette conférence dont le titre est passé de « Le projet d’un génome humain de synthèse » à moins choquant « Test de grands génomes synthétiques dans des cellules ». Les deux auteurs se demandent si cela n’allait pas trop loin. Bien que reconnaissant les bénéfices d’un tel travail de recherche sur le génome, ils ont aussi posé des questions éthiques pour le moins épineuses : « Grâce à de nouvelles techniques développées depuis 2003, le coût de l’assemblage du matériel génétique servant à coder les gènes, les “fondations” de la vie, ont chuté de 4 dollars à trois cents par lettre individuelle. (…) Dans un monde où la reproduction humaine est déjà devenue un marché concurrentiel où les ovules, le sperme et les embryons ont un prix, il est facile d’inventer des utilisations bien plus étranges des capacités de synthèse du génome humain. Cela serait-il acceptable de séquencer et synthétiser le génome de Einstein ? Et si c’était le cas, combien de Einstein devraient être créés en cellules et qui les créerait ? Avec du recul, juste parce que quelque chose devient possible, comment devrions-nous appréhender la question de savoir s’il est éthique de poursuivre ? ». Le HuffingtonPost rappelle d’ailleurs que « le prix théorique d’un génome humain artificiel serait passé de 12 milliards à 90 millions de dollars. Et pourrait même tomber à 100.000 dollars d’ici 20 ans si la chute continue ».

Pendant ce temps, le directeur exécutif du centre pour la Génétique et la Société de Berkeley en Californie, Marcy Darnovsky dont l’organisation voit d’un œil sceptique la biotechnologie a commenté le rassemblement de Harvard en disant qu’on peut parler d’« une réunion qui ressemble plus à une volonté de privatiser la discussion sur les modifications de l’héritage génétique. » Celui-ci avait été invité, mais avait décliné l’invitation, car il trouvait que ce n’était pas ouvert à assez de personnes et que cela n’offrait pas une réflexion suffisante sur les implications éthiques de ces travaux.

George Church dans son laboratoire en 2013. Source : Jessica Rinaldi/Reuters
George Church dans son laboratoire en 2013. Source : Jessica Rinaldi/Reuters

Pourtant, il convient de noter que George Church a jugé que le projet n’a pas été compris et qu’il ne s’agissait pas de créer des personnes, juste des cellules non seulement humaines, mais aussi des cellules de plantes, d’animaux et de microbes avec l’espoir d’améliorer la capacité de synthétiser l’ADN en général. Il avait aussi auparavant assuré que le rassemblement serait ouvert aux médias. Les organisateurs avaient prévu une diffusion vidéo de l’événement et avaient par ailleurs selon lui invité beaucoup de journalistes. Ils avaient notamment espéré coupler cette réunion avec la publication d’un article co-écrit par plusieurs scientifiques dans un journal scientifique de renom. Mais au final, aucun article n’est paru et la conférence est restée privée, car les organisateurs ne souhaitaient pas être accusés de faire de la science par communiqué de presse sans avoir aucun article relu par des pairs sur lequel s’appuyer. La vidéo paraîtra après la publication de cet article. Ce secret serait donc un simple concours de circonstances !?

Source : WashingtonPost ; HuffingtonPost ; NYTimes