,

Pour l’anthropologue Paul Jorion, il ne reste que 2 ou 3 générations avant que l’humanité ne s’éteigne

Crédits : Rafido / Pixabay

Si vous voyez déjà tout en noir et que vous n’avez plus foi en l’humanité, évitez d’en rajouter une couche en lisant son dernier ouvrage Le dernier qui s’en va éteint la lumière dont le sous-titre est édifiant et dit tout : « Essai sur l’extinction de l’humanité ». Dans son livre, Paul Jorion explore les raisons qui mènent les humains à leur perte et son constat est alarmant. Celui qui est vu tantôt comme un prophète de malheur, tantôt comme un homme clairvoyant qui a vu les problèmes venir sans que personne ne l’écoute, considère en effet qu’il y aura encore deux générations ou trois avant que l’humanité ne soit rayée définitivement de la carte ! Rien de surprenant donc dans le fait qu’il imagine une guerre nucléaire avant la fin du siècle. « D’ici la fin du siècle, nous constaterons une réduction massive de la population mondiale. Nous nous trouvons actuellement dans une crise proche de celle de 1914. Et je crains que notre espèce ne se serve des solutions classiques pour la résoudre. Et si nous venions à engendrer un conflit mondial, cela me parait très improbable qu’on n’utilise pas d’arme atomique ». Selon lui, trois domaines principaux vont nous mener à notre perte : l’environnement, le système financier et la robotisation.

L’environnement

Il ne manque par ailleurs pas de rappeler que les êtres humains n’ont pas épargné la planète : « l’environnement nous trahit, car nous l’avons colonisé de façon brutale et non durable. J’ai l’habitude de dire que nous utilisons 1,6 planète par an. Pas besoin d’être très doué en maths pour voir que nous allons rapidement être confrontés à une limite ». L’ONG Global Footprint Network est d’ailleurs catégorique, si nous continuons à ce rythme de consommation, nous aurons besoin de deux planètes d’ici 2030 pour subvenir à tous nos « besoins ».

aCrédits : Footprint Network / Overshootday.org

Il rappelle d’ailleurs que « les scientifiques et climatologues, même les plus optimistes, estiment que même si nous maintenons une hausse de 2°c d’ici la fin du siècle, ce sera une vraie catastrophe. Or nous semblons plutôt nous orienter vers une hausse de 3° ou 4°. Même en considérant qu’on tienne nos engagements, ce que l’on n’a jamais réussi à faire, les catastrophes semblent inévitables, et les prochaines générations connaitront des ouragans dans l’Atlantique, El Nino pourrait s’arrêter, le niveau des mers augmentera, etc. »

Malgré la COP 21 et les belles promesses enthousiastes, Paul Jorion reste très sceptique. « L’exemple de la COP 21 est symptomatique. Nous nous moquons des traités. Nous sommes très doués pour les faire, mais jamais pour les mettre en œuvre ». Il pense que la solution ne réside pas dans l’engagement individuel, mais plutôt dans l’engagement massif et collectif : « les “survivalistes égoïstes”, qui pensent que tout ira mieux s’ils se mettent au vélo et entretiennent leur potager sont dans le déni, tranche l’anthropologue. La solution ne pourra être que collective et économique. Il faudrait investir massivement et mettre tout le monde au travail au service d’un objectif mondial ».

Notre système financier implose

Niveau finance, le constat n’est pas plus reluisant. Face à la crise, non seulement aucune solution n’est trouvée, mais en plus, la situation s’aggrave ! En effet, nous n’avons pour l’heure qu’une vision à court terme et le système ne profite pas à tous vu qu’« en 2012, les 1 % les plus riches des États-Unis ont pris 120 % des richesses ». Ce défenseur de l’idée d’opter pour la décroissance déclare : « notre modèle économique est tel, que nous sommes obligés de faire de la croissance. Sauf que cette croissance ne tient absolument pas compte de ce que l’on appelle externalités négatives, comme par exemple la pollution ou la crise environnementale. Par-dessus le marché, nous tenons à notre État-providence, mais nous l’avons fait reposer uniquement sur cette même croissance ».


Paul Jorion : « Il faut supprimer la spéculation » par Challenges

Conscient de la recherche constante du profit et de la spéculation, il analyse la situation et conclut : « Une finance bien gérée, c’est le système sanguin de l’économie, c’est vital. Une seule de toutes les fonctions de la finance est véritablement létale, c’est la spéculation. Or le pêché originel est d’avoir fait entrer la spéculation dans l’économie en 1885. Pour filer la métaphore, la spéculation est une ponction sanguine. Fatalement, si vous ponctionnez trop, vous risquez de faire face à quelques problèmes ». Selon lui, « le système financier actuel espère seulement revenir à une situation identique à celle d’avant 2008, ce qui est totalement absurde »… une situation qui ne permet pas d’envisager un avenir serein et pérenne. Il préconise une réelle implication des plus gourmands et des plus riches à l’instar de Bill Gates ou Warren Buffet.

La robotisation de la société

La robotisation est un phénomène extrêmement rapide et les innovations techniques semblent nous échapper. « Nous demandons de plus en plus aux robots et ordinateurs de prendre en charge des problèmes que nous avons nous-mêmes créés. Il y a un exemple frappant, c’est la Bourse. Aujourd’hui, le nombre de tâches effectuées par les machines est effrayant, vous pouvez quasiment allumer le robot, le faire mouliner toute la journée et clôturer tranquillement le soir sans vous être occupé de rien. Le problème, c’est qu’une partie du système tenait au fait que les erreurs humaines s’annulaient entre elles. Les robots faisant moins d’erreurs, le système peut continuer sa fuite en avant sans être freiné par l’Homme ».

Il relève l’ironie de la situation : « On ne cherche plus de la vie, mais des civilisations perdues. Trouver dans l’espace des êtres ayant besoin d’eau et d’air semble compliqué. On cherche donc des êtres ayant été un jour intelligents au point de maîtriser l’atome et s’étant éteints, laissant derrière eux des machines « intelligentes » qui leur survivront. Cette idée est l’aveu que nous avons lancé le processus de deuil de notre propre espèce ».

L’observation est simple : les robots nous poussent vers la sortie. Il est des activités dont on dit que seuls les Hommes peuvent les effectuer, mais au final « un système robotisé finit par s’y mettre. On l’a vu récemment avec la victoire d’AlphaGo au jeu de Go, qu’on prédisait impossible il y a quelques années. Nous ne sommes plus liés à la loi de Moore, mais à la multiplication des systèmes cognitifs. J’avais écrit en 1989 que la dernière chose qui restera sera l’appréhension émotionnelle ou affective, je n’ai pas changé d’avis ». Aussi, pour beaucoup, les robots peuvent s’approprier des emplois et remplacer les gens, si cette perspective ne fait pas plaisir, Paul Jorion reste pragmatique et propose une solution : « la robotisation doit profiter à tout le monde, d’où l’idée de Taxe Sismondi, que j’avais déjà évoqué auparavant. Il s’agit de taxer les entreprises de façon que tout individu remplacé par un robot reçoive à vie une rente perçue sur la richesse créée par ce robot ».

Pour l’anthropologue, la seule solution reste avant toute chose de faire en sorte que les gens deviennent conscients des problèmes et que cette masse critique mondiale réagisse collectivement pour empêcher la catastrophe, mais Paul Jorion se demande : « en a-t-on vraiment envie ? ». Voyant la vitesse à laquelle nous détruisons notre planète et où nous détruisons les uns les autres avec individualisme, c’est une excellente question.

Sources : NomdeZeus